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07.03.2017 #art

Théo Mercier

L’équilibre et le basculement

Mes assemblages sont des vanités sans crâne ni fruit pourri sur l’obsolescence et la fragilité de nos vies.

Combien faut-il d’années pour effectuer une révolution complète autour de la planète art ? Pour Théo Mercier, la réponse est quatre. En 2010, le Tout-Paris se prend en photo avec son « Solitaire », un monumental bonhomme de spaghetti au regard triste qui fait sensation à la FIAC sur le stand de la galerie Gabrielle Maubrie. Puis, en une poignées d’expos seulement, le jeune artiste se retrouve nominé au prestigieux Prix Marcel Duchamp.

Nous sommes en 2014, Théo Mercier a trente ans, et son surréalisme tapageur fait fureur. Procédant par assemblage et collage entre des objets du quotidien que tout oppose, avec un goût prononcé pour le toc et le choc, son esthétique ne ressemble à rien de connu. Face à ses installations flirtant avec le mauvais goût, mêlant avec virtuosité références de la contre-culture et de l’histoire de l’art bien sous tous rapports, le monde de l’art connaît le frisson de l’interdit. Et sort de sa torpeur, assumant un goût longtemps refoulé pour le toc et le choc qui derrière les apparences en dit long sur les temps présents.

Pourtant, « Je ne regrette rien », le nom de son installation au Prix Marcel Duchamp, semblait déjà contenir les indices d’un autre cycle à venir. Cette grande statue de l’Île de Pâques affublée d’un nez rose d’humain annonçait sans doute déjà l’envie d’ailleurs, de recommencement. Effectivement, immédiatement après le Prix, qu’il loupe alors qu’il était porté favori, Mercier remballe son atelier, tourne les talons et laisse tout ce petit monde derrière lui. Direction le Mexique. Il y continuera son travail de sculpteur mais surtout, se mettra aux arts de la scène et au spectacle vivant. Puis, à la rentrée, on apprenait son grand retour sur la scène hexagonale de l’art contemporain. Au MAC à Marseille, le plasticien signait « The Thrill is Gone », méta-exposition autour d’un musée fictif pendant la guerre, accompagnée d’un concert de sa bande de potes – Flavien Berger, Jacques, Sexy Sushi – et d’un fanzine de ses copains illustrateurs. Le nouveau cycle était lancé. Plus sobre formellement, englobant arts plastiques et arts vivants.

Le changement, c’est aussi l’aventure avec une nouvelle galerie, la galerie Bugada & Cargnel qui le représente désormais. Pour son retour à Paris et sa première exposition à la galerie, « Panorama Zéro », c’est donc un art transgenre et décloisonné que l’on y découvre. Plongeant ses racines dans l’archéologie et les mythes que nous y projetons, ses installations monumentales et sobres à la fois sont à deux doigts de la dégringolade. Une manière pour l’artiste d’inventer les vanités de notre époque troublée. Rencontre avec un équilibriste.

Le symptôme le plus manifeste du nouveau cycle que tu entames, c’est d’abord ton changement de galerie. Comment as-tu rejoint la galerie Bugada & Cargnel ?

D’abord, ça a été une belle rencontre ! Lorsque je suis rentré du Mexique après avoir quitté la France pendant trois ans, je revenais pour monter un spectacle : « Radio Vinci Park ». Plus exactement, le deuxième épisode d’une série de spectacles qui ont marqué le début de mes expérimentations sur scène. Frédéric Bugada et Claudia Cargnel sont donc venus assister à cette performance inclassable qui est systématiquement jouée dans un parking, où le public est maintenu à distance derrière des barrières et qui mêle danse, musique baroque et rituel mythologique. Ça pue, c’est effrayant, monstrueux et super sensuel en même temps. Ils ont adoré ! Ils savaient également que j’avais quitté mon ancienne galerie, Gabrielle Maubrie, avant de partir au Mexique, que j’avais finalement choisi de ne pas travailler avec la VNH Gallery comme j’en avais eu l’intention à un moment, et que j’étais en train de me réinstaller en France. On a donc commencé à se fréquenter, et on s’est tout de suite bien entendus. Nous avons commencé à travailler ensemble lors de la production de mon exposition « The Thrill is Gone » qui a eu lieu au MAC Marseille à la rentrée, et « Panorama Zéro » marque notre première collaboration entre les murs de la galerie. 

En 2014, tu quittes Paris pour Mexico. Tu avais l’impression d’avoir fait le tour de ce que le monde de l’art parisien avait à t’offrir ?

Je travaille par cycles, et effectivement, je n’avais pas montré mon travail de sculpteur à Paris. J’ai déménagé mon atelier au Mexique, où j’ai fait une résidence et exposé. Mais surtout, c’est là que j’ai travaillé à la mise en place de mon nouveau métier : metteur en scène. Effectivement, pour moi qui m’ennuie assez vite, j’avais à un moment l’impression d’avoir fait le tour, ou un tour, au sein du monde des arts plastiques. Je l’ai bouclé en coupant net avec tout ce qui constituait mon univers jusque là, en quittant mon ancienne galerie et mon pays de naissance. En commençant à monter des spectacles, je me suis rendu compte que je voulais aussi changer de lieu : mon travail reste sensiblement le même, mais j’ai remplacé la salle blanche par la salle noire. La scène, c’est un autre public, d’autres critiques, d’autres attentes. Actuellement, je prépare mon troisième spectacle au théâtre des Amandiers à Nanterre, « La fille du collectionneur », ainsi qu’un quatrième, la suite de « Radio Vinci Park » à la Ménagerie de Verre, les deux en novembre 2017.  Je suis aussi rentré en France parce que même si je peux tout à fait continuer ma pratique de sculpteur ailleurs, pour ce qui est du spectacle, c’est vraiment ici que ça se passe.

Que t’a appris le monde du spectacle vivant ?

Ce sont des conditions qui correspondent beaucoup plus à ce qu’ont toujours été mes envies de création. La collaboration, c’est très différent du travail d’atelier du sculpteur. Le premier spectacle que j’ai monté, « Radio Vinci Park » donc, c’était une grande fresque un peu chaotique, comme une comédie musicale expérimentale montée en une semaine, avec des gens de milieux très différents, comme le groupe Sexy Sushi ou le danseur et chorégraphe François Chaignaud. Ça m’a donné le goût du plateau, mais j’ai tout de suite compris que ça ne différait pas tant que ça de mon travail plastique. Le cycle que je reprends en ce moment, avec l’exposition à Marseille et à la galerie Bugada & Cargnel, résulte de l’intégration de ces deux versants de mon travail l’un à l’autre. Lors de « The Thrill is Gone », je suis arrivé à intégrer les deux pour la première fois. J’ai invité quinze jours en résidence les chanteurs Jacques, Flavien Berger et Sexy Sushi pour former un groupe éphémère qui durerait une nuit, celle du concert unique à la Friche la Belle de Mai. Pour écrire la pièce, ils se sont servis des œuvres comme d’une partition. J’ai également invité les performeurs avec qui je travaille à intervenir dans l’exposition, et mes copains illustrateurs à faire un. C’était vraiment un rêve pour moi de pouvoir réunir tous ces aspects autour d’un même sujet, et l’idéal de ce que j’aimerais pouvoir continuer à faire. Je suis assez content de commencer à avoir un geste multiple qui commence à devenir de plus en plus cohérent. Au début, les gens étaient très perturbés lorsqu’ils m’ont vu entrer dans le milieu du théâtre, mais pour moi, c’est surtout très libérateur d’être pour ainsi dire transgenre, à cheval entre les frontières !

Finalement, avant la scène de théâtre, tu t’intéressais déjà aux questions de display et des conventions de présentations des objets, d’art ou du quotidien : comment un socle, un cadre, un éclairage peut totalement changer notre regard. D’où te vient cet intérêt ?

Effectivement, le musée, c’est un accrochage mais c’est aussi et surtout déjà une scénographie. Les musées sont un endroit pas réel : le monde s’est arrêté, et tout y est calculé, depuis la luminosité jusqu’à l’hygrométrie. C’est de plus en plus la manière dont j’aborde mon travail. La question que je me pose en ce moment, c’est comment amener une musicalité et une chorégraphie dans l’espace, créer une chanson sans mouvement. Lorsque le spectateur se déplace entre les œuvres, il y a une animation qui se créée, des perspectives qui apparaissent : j’essaye de travailler sur cette ligne.

Depuis tes toutes premières œuvres, tu mêles les périodes historiques et les genres, passant du contemporain à l’archéologique et du trivial à l’histoire de l’art. Plus que le pop, c’est l’archéologie qui donne le ton de tes nouvelles expos…

L’archéologie m’intéresse énormément. Je ne suis pas un grand amateur d’art contemporain, et j’ai toujours eu plus de sensibilité pour les pièces archéologiques qui ont une histoire. Les regarder, c’est aussi se demander comment elles sont arrivées là et quelle est la source de ce que l’on sait d’elles. Ça laisse beaucoup de place à l’imagination du spectateur, qui se met forcément à combler les lacunes par la fiction face à des objets mystérieux et mutiques. Pour « Panorama Zero », je continue à mêler les périodes historiques. Il y a à la fois des objets archéologiques, comme un boulet posé au sol qui date de la guerre de Cent Ans, des vases du XVIIIe siècle mais aussi des accessoires en calcaire de Jardiland, des reproductions de vases préhispaniques vendues aux touristes et certaines pièces que j’ai fabriquées de mon côté. Ces différentes pièces, je les assemble et les fais tenir en équilibre précaire, mêlant plusieurs strates d’histoires et de gestes. Avant, je faisais aussi des collages d’objets : je fais ici la même chose que ce que j’aurais pu faire avec un squelette et une banane. 

On ne peut s’empêcher de penser aux sites archéologiques qui ont été récemment détruits, les temples de Palmyre en Syrie ou les Bouddhas de Bamiyan en Afghanistan. Est-ce qu’il faut aussi y lire une réflexion sur la fragilité des civilisations ?

Tout à fait. Dans ce nouveau cycle, il y a l’idée de la pérennité des choses, remise en question par la chute possible d’objets en équilibre instable, et de la fragilité de nos vies et de notre histoire de manière générale. Mes assemblages sont des vanités sans crâne ni fruit pourri sur l’obsolescence et la fragilité de nos vies. Tout va très bien jusqu’au jour où quelqu’un se fait tirer dessus et que le Président déclare à la télévision que le pays est en guerre. Tout peut se jouer en une journée, une heure, et nous vivons avec cette conscience là. Je voulais montrer ce moment de basculement. Les objets que je présente sont là, en équilibre, mais on voit très bien comment ils pourraient ne plus l’être. Ce sont des objets allégoriques, mais dont le discours social et politique se passe de banderoles et de slogans. 

Propos recueillis par Ingrid Luquet-Gad

Photos: Romain Mayoussier

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