Rodolphe Parente L’architecture des « charges émotionnelles » 31.10.2017 #design

La question de style ne m’intéresse pas, je préfère parler de philosophie

En septembre dernier à la Monnaie de Paris, sa “lingerie métal-pop” a été sans aucun doute l’intervention qui a le plus interpellé les visiteurs de l’édition 2017 d’AD Intérieurs. Et pour cause, Rodolphe Parente invitait une pièce “banale” du quotidien dans le contexte prestigieux de la haute décoration. Une tension entre fonctionnel et sophistication qui caractérise le travail de l’architecte d’intérieur qui a fait ses armes auprès de la grande Andrée Putman avant de lancer son agence en 2010. Attaché aux “charges émotionnelles” qu’il cherche à capturer avec ses réalisations, Rodolphe Parente prend l’actuelle “glamourisation” du design à contre-courant tout en restant attaché à une esthétique héritée de l’art décoratif français et italien. Entrepreneur dans l’âme et très proche de l’artisanat, il se confie ici sur sa vision de son métier et sa volonté de “déplacer les lignes”.

Ton travail permet la rencontre entre une esthétique industrielle et la haute décoration. À l’image de ta “lingerie métal-pop” présentée à l’occasion d’AD Intérieurs en septembre dernier. L’idée de marier le fonctionnel et les arts décoratifs de cette manière-là, c’est relativement nouveau.

Pour moi, il y a toujours eu ce rapport. On fait de l’art appliqué. Si l’on n’applique pas, on fait de l’art. Ca n’a pas de fonction ni de cadre. Chacun l’applique à sa façon, c’est une question de traitement, de philosophie, de rapport aux choses. Cette tension, c’est mon langage finalement. Dans le même temps, je suis contre la notion de style. Se servir de la lingerie pour questionner le métal, cela reste un prétexte. Le propos se situe sur la matière, le développement des finitions et la volonté de pousser un peu plus loin la démarche des entreprises avec lesquelles je travaille. Ce projet cristallise certaines choses, le rapport des matières industrielles, l’artisanat d’art, la permutation des choses. Cela pourrait être carnavalesque « philosophiquement parlant ». Une lingerie dans le cadre d’AD Intérieurs, c’est intéressant et il y a aussi une certaine irrévérence, mais une irrévérence maîtrisée. Je questionne la notion de haute décoration. Et aussi la question du beau dans le quotidien.

On sent chez toi tout cet héritage de l’art décoratif italien et français, l’excellence, le raffinement, l’ornementation. En amenant cet héritage vers un environnement industriel, on a l’impression que tu opères une forme de “glamourisation” – dans le bon sens du terme.

J’essaie toujours d’apporter de la sophistication, soit par le choix d’une matière, soit par le traitement d’une écriture. Venant de cet univers à la Putman où on détourne facilement des matériaux qui s’approprient le glamour, la sophistication, il est certain que je suis dans un héritage lié à ce rapport aux matières détournées. Mais le traitement est toujours différent suivant le projet. Pour moi la sophistication n’est pas une volonté.

Tu comptes parmi tes références Gio Ponti, Jean-Michel Frank, Chareau… Dans une sorte de mariage des univers, tu parviens à les amener vers du Prouvé, et le résultat est très attractif.

Ce pourrait même être des accidents. Les projets qui me sont les plus chers, ce sont ceux qui sont faits de rencontres et d’accidents. Le résultat me semble moins important. C’est pour ça que la question de style ne m’intéresse pas, je préfère parler de philosophie et de contexte.

En quoi tes origines t’ont-elles construit ?

Je viens de Besançon. J’ai en tête la saline royale d’Arc-et-Senans de Claude-Nicolas Ledoux, Vauban, l’architecture de l’épaisseur, la fortification. Je pense que, sans que tu le veuilles, ce sont des choses qui t’imprègnent. Lorsque nous sommes enfant, nous sommes confrontés à des images que nous ne comprenons pas. Pour moi les murs qui ont du fruit, des fortifications. Ce sont des choses qui restent en nous, jusqu’au moment où, arrivé aux Beaux-Arts je me mets à dessiner des murs avec du fruit… Je pense qu’il y a des liens, pas forcément palpables, qui te construisent. Cela fait partie du patrimoine personnel.

Tu as créé ton agence en 2010, à la suite de ta collaboration avec Andrée Putman. Avais-tu une vision très précise de ton projet ?

De mon projet entrepreneurial, oui. Mais je n’avais aucune idée de ce qu’il allait devenir. L’histoire s’est mise en place un pied devant l’autre, avec beaucoup d’énergie et de sacrifices. J’étais seul au départ, aujourd’hui nous sommes sept. Nous faisons tout de manière très transversale. Je soutiens la structure, mais pour autant, mes collaborateurs et collaboratrices sont très impliqués. Je leur donne beaucoup de libertés pour que le résultat soit un vrai échange entre eux et moi. Nous avons cette volonté d’essayer, à chaque fois, de déplacer un peu les lignes, sans pour autant chercher à déranger.

Tu as travaillé avec André Putman pendant cinq ans. A-t-elle eu ce rôle de mentor pour toi ?

Elle a toujours été une référence. Au sein de son agence, elle nous a donné une véritable liberté d’exercer. Elle nous donnait des input purement conceptuels, elle exprimait beaucoup de choses par les mots, les intentions, les sensations. Puis on écrivait, on dessinait un projet ou une pièce de mobilier avec ses mots. Le champ était très large. C’est cette démarche qui m’intéressait.

Dirais-tu qu’elle a défini ton travail aujourd’hui ?

Elle l’a inspiré. Je ne pense pas qu’on puisse dire que mon travail se rapproche de Putman, mais c’est ce rapport aux choses « sans a priori », dont je me sens proche. L’élégance qu’elle a toujours eu de marier des choses qui au départ ne devaient pas vivre ensemble.

Il y a le rapport avec tes partenaires, mais il y a aussi celui avec tes clients. As-tu eu un client en particulier qui t’a fait avancer dans ta démarche ?

Tous les projets nourrissent mon travail, mais il y en a quand même eu un qui a été une petite clé. Il s’agit du projet en rapport au travail de David Lynch avec ce client qui le collectionne. Il m’a dit : “ce que je veux ressentir dans cet appartement, c’est la même chose que lorsque je regarde la scène du nain qui danse dans Twin Peaks”. C’est une façon de voir un projet qui est pour moi assez proche de ce qu’Andrée Putman pouvait nous donner comme cahier des charges. Cela a été très fort pour moi.

C’est un peu la démarche d’un réalisateur qui crée une ambiance.

C’est vrai, il y a des protagonistes, des acteurs autour de nous. Je suis le réalisateur d’un film, je compile les choses : le directeur de la photo, le casting… Le client est tout aussi protagoniste que l’artisan ou que l’assistant. Tout le monde est au même niveau.

Quand tu termines un projet, le considères-tu dans le passé ?

Le projet ne t’appartient plus le jour où tu le livres. Sa destinée t’échappe complètement, c’est pour cela qu’il ne faut pas projeter trop de choses dans ce que l’on dessine. Ce serait terrible que de dire à tes clients comment vivre, comment utiliser les espaces. Ce serait totalitaire. Et heureusement que l’on doit s’éloigner, ce serait trop dur de vivre avec ça dans ton ventre !

Qu’est-ce qui va advenir de ton projet pour AD Intérieur ?

Je vois ce projet comme une question posée sur ces lieux qui sont souvent délaissés de tout intérêt. Comment la haute décoration peut apporter une relecture de ces espaces. C’est quelque chose d’éphémère, une loupe.

Propos recueillis par David Herman et Maxime Der Nahabédian

Photographie : Valentin Le Cron

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