Christian Berst
L’art brut, ou le miroir de l’altérité
« L’avenir de l’art brut ne réside donc pas dans un effet de mode, mais dans sa capacité à continuer de nous émouvoir »
Figure incontournable de la scène artistique, Christian Berst a profondément marqué le regard porté sur l’art brut. Galeriste, éditeur et commissaire d’exposition, il œuvre depuis de nombreuses années à faire reconnaître des créateurs longtemps restés en marge des circuits institutionnels, en défendant des œuvres d’une radicale singularité.
Lors d’un entretien avec Say Who, Christian Berst revient sur sa vision du rôle du galeriste et les enjeux actuels de l’art brut dans un paysage artistique en constante redéfinition.
Vous citez souvent Jean Dubuffet, pour qui l’art brut est “un art non taillé par la culture dominante”, comme l’or ou le diamant brut. En 2025, qu’est-ce qui distingue encore radicalement l’art brut des autres formes d’art ?
Christian Berst :
Je continue de me référer à Jean Dubuffet parce qu’il a posé un acte fondateur : nommer un continent demeuré jusque-là impensé. Aujourd’hui, ce qui distingue encore radicalement l’art brut n’est ni une forme, ni un style, ni même un contexte social figé. Il est le fait de personnalités étrangères au milieu de l’art, vivant dans une altérité mentale et/ou sociale. Il procède surtout de la nécessité de donner forme à une mythologie personnelle, sans souci d’exposer, d’attendre une quelconque légitimation. Il n’est pas adressé, pas dialogique au sens culturel. Là où l’art, dans son acception dominante, s’inscrit dans une histoire, des codes et des attentes, l’art brut demeure irréductible : non pas en marge, mais ailleurs. Dans un ailleurs intime où créer relève d’un soliloque, d’une cosmographie intime.
Votre galerie s’appelle “Christian Berst/Art Brut” – une précision rare dans le monde de l’art. Pourquoi ce besoin de marquer cette différence ?
Christian Berst :
Accoler « art brut » au nom de la galerie n’est pas une coquetterie, mais un geste politique au sens noble. Dans un monde de l’art prompt à dissoudre les différences au nom d’une fausse inclusivité, il m’a semblé primordial de nommer pour penser. L’art brut n’est pas une spécialité, encore moins une niche, ni même une variante stylistique de l’art contemporain ou un condiment d’étrangeté destiné à réveiller un regard blasé. C’est un point d’appui critique pour reconsidérer l’art dans son ensemble. Après tout, l’épithète « brut » à la même fonction que celui, pourtant brandi sans arrêt, de « contemporain ». C’est une invitation à changer de paradigme. Nommer, ici, n’est pas enfermer : c’est créer les conditions d’un déplacement.

L’art brut, un miroir de l’altérité ?
Christian Berst :
Oui, l’art brut est un miroir de l’altérité, mais un miroir sans tain. Il ne nous renvoie pas une image rassurante de l’« autre », exotique ou marginal, il nous confronte à ce que notre culture peine à intégrer : des subjectivités parfois dérangeantes, souvent vertigineuses. Il nous rappelle que la normalité n’est qu’un consensus fragile. Ce miroir ne flatte pas ; il trouble. Et c’est précisément en cela qu’il est nécessaire.
Vous parlez souvent d’altérité. En quoi l’art brut, plus que d’autres, nous confronte-t-il à l’autre – et à nous-mêmes ?
Christian Berst :
L’art brut nous confronte à l’autre parce qu’il est produit depuis des zones de relégation – sociale, mentale, symbolique – que nos sociétés préfèrent ignorer. Mais, comme je l’évoquais, il nous confronte surtout à nous-mêmes, car il met à nu la fiction de la normalité. Ces œuvres montrent des êtres occupés à rendre le monde habitable, à défaut d’y être reconnus. Elles nous rappellent que la création n’est pas un luxe culturel, mais une fonction vitale, et que l’identité n’est jamais donnée : elle se forge, parfois dans la douleur, parfois dans l’excès.
Et puis, une société sans altérité est une société malade. La « différence » lui est essentielle.
Dans Le Monde, vous dénoncez la “paresse intellectuelle” face à l’art brut. Pourquoi ce rejet du débat vous choque-t-il autant ?
Christian Berst :
Ce que j’ai appelé, dans Le Monde, une « paresse intellectuelle » face à l’art brut me choque parce qu’elle trahit une démission de la pensée. Refuser le débat, c’est se protéger de ce que l’art brut ébranle : nos catégories, nos hiérarchies, notre confort théorique. L’art brut oblige à abandonner des certitudes acquises, à reconsidérer l’histoire de l’art non comme un récit linéaire, mais comme un champ traversé de failles et d’angles morts. Or l’art, lorsqu’il est vivant, ne confirme rien : il rebat les cartes.

Dubuffet affirmait préférer l’art brut aux arts culturels. Cette position radicale est-elle encore la vôtre ? Comment la conciliez-vous avec la réalité du marché de l’art ?
Christian Berst :
Je n’ai jamais partagé la posture manichéenne, voire dogmatique, de Dubuffet consistant à opposer frontalement l’art brut aux arts dits culturels. L’art brut n’a pas besoin d’être « préféré » pour être légitime. Quant au marché, il est un fait, non une essence corruptrice. Sans compter que d’exposer et de vendre des artistes étrangers aux circuits de l’art participe de leur réhabilitation. C’est une manière de replacer au centre du jeu, économiquement et symboliquement, des personnes qui se vivaient jusque-là au ban de la société. En somme, le danger n’est pas la visibilité ou la valeur économique, mais la trahison du sens : lorsque le marché fabrique des labels, lisse les œuvres, ou instrumentalise la marginalité comme argument de vente. Mon rôle consiste précisément à tenir une ligne de crête : rendre ces œuvres visibles sans les dénaturer et sans trahir les artistes dont je me fais le porte-voix.
Vous publiez des ouvrages, éditez des catalogues, organisez des conférences… Pourquoi cette dimension pédagogique est-elle si importante pour vous ?
Christian Berst :
Publier, éditer, transmettre n’est pas un supplément d’âme : c’est une responsabilité. L’art brut souffre encore d’un déficit de pensée, malgré sa reconnaissance institutionnelle croissante. Sans outils critiques, sans mise en perspective, il risque soit la fétichisation romantique, soit la banalisation curatoriale. La pédagogie, pour moi, n’est pas didactique : elle est émancipatrice. Elle vise à donner au regardeur les moyens de rencontrer ces œuvres sans les réduire. C’est pourquoi nos 150 publications et presque autant d’auteurs sollicités contribuent, à leur manière, à l’écriture collective de ce chapitre manquant de l’histoire de l’art.
Comment imaginez-vous l’avenir de l’art brut ? Va-t-il disparaître comme catégorie, ou au contraire gagner en visibilité ?
Christian Berst :
Je ne crois ni à la disparition de l’art brut comme catégorie, ni à sa dilution heureuse dans un grand continuum indifférencié. Les catégories ne sont pas des prisons ; ce sont des outils. Elles ne sont dangereuses que lorsqu’on les prend pour des vérités définitives. Lorsqu’on les envisage comme des outils provisoires, elles deviennent fécondes. Alors, il serait désespérant que pour gagner en visibilité on renonce à affirmer les spécificités de l’art brut. Son avenir ne réside donc pas dans un effet de mode, mais dans sa capacité à continuer de nous émouvoir. Il faut continuer à bâtir des ponts, pas des murs.
Propos recueillis par Say Who
Photos : Michaël Huard

