Jean-Charles de Castelbajac
L’art de la transmission
« Je suis un indiscipliné de naissance, et personne n’a jamais réussi à me mettre dans une case. »
Figure majeure de la création contemporaine française, Jean-Charles de Castelbajac se situe à la croisée de la mode, de l’art et du design. Il s’impose dès les années 1970 par une approche singulière du vêtement, intégrant références artistiques, culture populaire et symboles historiques. Entre couleurs franches, signes graphiques et une volonté constante de donner un sens narratif et politique à la création, il collabore avec de nombreuses institutions culturelles et maisons de mode, tout en développant une œuvre artistique exceptionnellement dense.
Organisée aux Abattoirs de Toulouse, sa grande exposition L’imagination au pouvoir s’inscrit dans cette continuité. L’artiste nous parle de ce panorama remarquable de son univers, de ses engagements et de sa volonté de dialoguer avec la jeune génération.
Vous intitulez ce panorama “L’imagination au pouvoir” : quel sens donnez-vous à ce titre ?
Jean-Charles de Castelbajac :
L’imagination est notre capital de départ. Tous les enfants possèdent une imagination débridée, une capacité sans limite à imaginer. C’est un peu une autre manière d’exprimer nos émotions, de dire au monde qu’on existe. Au fil du temps, cette énergie intuitive est disciplinée par la société et par la vie. En regard de mon enfance particulière, marquée par une éducation très disciplinée en pension, l’imagination était pour moi comme un kit de survie. C’était ce qui me permettait de m’échapper, de survivre à la solitude.
Je suis un indiscipliné de naissance, et personne n’a jamais réussi à me mettre dans une case. J’ai réussi à conserver mon imagination et à développer cette extraordinaire bibliothèque de curiosités. Cette exposition est la démonstration d’une méthode qui transforme les difficultés de la vie, les appréhensions, les souvenirs, les anecdotes, en actes de création.
La scénographie joue un rôle important. Comment avez-vous structuré ce parcours ?
Jean-Charles de Castelbajac :
Habituellement, la mode est toujours exposée d’une manière un peu distante, et je voulais ici une exposition complètement immersive. J’ai donc travaillé avec Lauriane Gricourt et un scénographe formidable, Pascal Rodriguez, qui a été un vrai complice dans cette aventure. Nous avons tapissé des murs de vieilles couvertures ou de couvertures de survie, et sur un autre, j’ai déplacé tous mes graffitis, qu’on a reproduits avec des poèmes de ma femme. L’écriture y occupe en effet une place très importante : la littérature, la poésie, mais aussi la musique, avec une bande-son composée par Vladimir Cauchemar, comme un hymne qui sort d’ailleurs bientôt sur Spotify.
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Un système de QR codes permet d’ailleurs aux visiteurs de vous entendre personnellement parler de vos œuvres. Pourquoi ce choix ?
Jean-Charles de Castelbajac :
Je cherchais cette complicité, cette intimité entre ma voix et l’ouïe du visiteur. Je voulais faire comprendre que derrière chaque vêtement, il y a un souvenir, un récit, une histoire d’amour ou une histoire mélancolique. Cela permet de mélanger tradition et modernité, au travers des écrans, car cette exposition s’adresse aussi aux plus jeunes. J’ai adoré pouvoir créer une scénographie qui transporte les gens et redonne de l’espoir à une génération. Mon travail est profondément dirigé vers les autres et cette scénographie permet de le rendre encore plus humain.
Revenir sur cinq décennies de création implique forcément un tri. Comment avez-vous sélectionné les quelque 300 œuvres exposées, et en avez-vous redécouvert certaines ?
Jean-Charles de Castelbajac :
L’exposition comprend plus de 50 ans de travail, de mes premières pièces, qui remontent à 1968, jusqu’à mes œuvres les plus récentes, car je suis toujours très actif. Avec mes archivistes et ma femme Pauline, qui dirige mon studio, nous avons effectué un grand travail de sélection pour identifier de grands thèmes émotionnels que j’ai revisité tout au long de ma vie. Il y a cette idée de tout montrer : nous avons imaginé des séquences et des salles par émotion et par concept. C’est en cela que je qualifie l’exposition de véritable panorama : je montre la première veste que j’ai réalisé à 17 ans, il y a une salle sur l’art et la mode à partir des années 80, sur mes collaborations avec Ben, Robert Combas, Robert Mapplethorpe, Peter Hujar, Duane Michals, mais une autre avec Palace Skateboards et le collectif Hall Haus. C’est un chemin d’expérience, de découverte.
Dès vos premières créations, vous brouillez les frontières entre art, mode et culture populaire. Était-ce un choix conscient ou une évidence ?
Jean-Charles de Castelbajac :
J’avais et j’ai toujours le goût du risque. J’emprunte des chemins de traverse et je me sens plus à l’aise dans la contre-culture que dans l’institution. La mode a certes été mon médium favori, mais j’ai aussi fait des expositions d’art, des installations, du design… De par l’éclectisme de ma démarche et les terrains expérimentaux, je considère mon œuvre comme sophistiquée, sans qu’elle soit pour autant un travail de sophistication. On retrouve dans l’exposition les thèmes de la protection, de l’accumulation, du détournement : il y a beaucoup de gestes pirates aussi, le tout sur des formes assez simples qui ramènent le mouvement au poster, au drapeau, au dazibao, au manifeste.
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L’exposition revient également sur vos nombreuses collaborations, un élément indissociable de votre parcours. Selon vous, qu’est-ce qui fait la réussite d’un dialogue créatif ?
Jean-Charles de Castelbajac :
J’ai toujours eu cette envie de ne pas faire la route tout seul, de collaborer : c’est un peu le mot d’ordre de toute ma vie. J’ai toujours voulu vivre des expériences avec d’autres artistes, avec des industriels, avec des institutions comme l’Église. Lors de collaborations, je m’inspire de ce que je perçois de l’autre. Si on me convoque, c’est pour faire en général bouger les choses. J’ai envie que ma participation ne soit pas uniquement symbolique ou ornementale. Comme je suis habité de tradition et d’histoire, ma manière d’électriser ces deux éléments se fait souvent au travers d’un geste transgressif. Lors de ma collaboration avec la marque Weston, j’ai laissé immobile le dessin du mocassin et j’ai transformé la chaussure en blason du Moyen-Âge. Si je travaille avec un plasticien par exemple, je me demande comment notre rencontre peut devenir une expérience émotionnelle. Comment peut-on tous les deux vivre quelque chose qui va transformer notre travail ?
A l’époque où j’ai commencé, dans les années 70, les collaborations étaient comme une forme actualisée du cadavre exquis. La plupart du temps, rien n’était commercialisé, il s’agissait de simples gestes artistiques. Aujourd’hui, quand je fais une collaboration, c’est beaucoup plus intéressant. Avec le collectif Hall Haus par exemple, j’ai réalisé une série de chaises à palabres, qui viennent de la culture africaine. Je me la suis appropriée, et je l’ai transformée en outil communautaire : toutes les chaises s’imbriquent les unes dans les autres, elles racontent une histoire. De ces rencontres naît quelque chose de magique, et je suis toujours aussi ému lorsque je découvre le produit fini pour la première fois.
Vous exposez notamment les vêtements que vous avez conçus pour la réouverture de Notre-Dame de Paris, un projet au cadre symbolique très fort. Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre respect de la tradition et liberté créative ?
Jean-Charles de Castelbajac :
Lorsque je travaille avec l’Église, je m’inspire de ma foi, mais aussi de symboles. Pour Notre-Dame, j’ai travaillé sur la symbolique du chrisme, qui était autrefois utilisé comme signe religieux par les chrétiens, avant la croix. Pour ce projet en particulier, j’ai eu la chance de travailler avec le 19M, qui est vraiment le temple du savoir-faire français de l’histoire de la main. Ils ont accepté de réfléchir avec moi à comment faire évoluer les principes ornementaux de la broderie. Par exemple, nous avons mélangé des techniques de broderie extraordinaires avec du flocage de sweatshirts.
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Si vous deviez mettre en avant l’une de vos créations, laquelle choisiriez-vous ?
Jean-Charles de Castelbajac :
Il y a un vêtement qui est bouleversant. Il s’agit de la chasuble que j’ai faite pour le pape Jean-Paul II, qui est exposée dans le Trésor de Notre-Dame. Un geste artistique de plus pour l’église, qui ont tous été réalisés à travers le prisme de la couleur. Lors des Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ), Jean-Paul II lui-même m’a dit que j’avais utilisé la couleur comme ciment de la foi. Je suis vraiment ému et honoré d’avoir travaillé sur cette chasuble, parce que depuis qu’il a été canonisé, c’est devenu une relique. Ce n’est plus vraiment un vêtement, mais quelque chose de sacré. Les grands projets comme ceux-là me passionnent le plus.
Ça a aussi été une manière aussi pour le public d’appréhender mon style et mon travail sur la durée. Finalement, c’est peut-être l’exposition toute entière qui me touche profondément. Notre société a besoin de faire passer des messages à la jeune génération, ce qui est difficile de nos jours, et j’aimerais que cette imagination au pouvoir soit le début d’un outil de transmission.
L’exposition est donc un moyen de transmission, une sorte de message aux jeunes créateurs et aux générations à venir ?
Jean-Charles de Castelbajac :
Oui, car je considère que mon rôle dans la société est aujourd’hui de transmettre. C’est ce que j’essaie de faire, notamment avec des collaborations. Aujourd’hui, j’ai de l’expérience et du savoir-faire, et je sais comment les activer et les partager. A chaque fois que je travaille avec un interprète, un musicien ou un chanteur, j’essaie d’apporter les codes de la pop culture qui vont participer à la célébration de leur art. Pour n’en citer que quelques-uns, j’ai collaboré avec un jeune artiste et rappeur talentueux, 3010, mais aussi avec Julien Granel lors de mon exposition Le Peuple de Demain au Centre Pompidou, que je présente désormais à Lugano, en Suisse, et qui est destinée aux enfants.
Ce qui me bouleverse le plus, c’est que trois générations différentes viennent visiter l’exposition, parfois même quatre, puisqu’il y a souvent de très jeunes enfants. Je veux continuer à transmettre, à inspirer la jeune génération et à poursuivre ce dialogue.
Propos recueillis par Agathe Ternoy
Photos : Jean Picon

