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13.07.2022 #art

Ingrid Brochard

Art sans frontières

“C’est la rencontre qui est intéressante, pas seulement avec l’œuvre mais aussi avec les autres”.

“Je ne me suis pas toujours intéressée à l’art, l’art est venu à moi”, nous dit Ingrid Brochard, alors qu’elle nous accueille à Massy dans son Musée Mobile ou MuMo, qui s’est donné pour vocation de rendre l’art accessible à tous. Mais comme souvent dans la vie, les meilleures choses arrivent quand on ne les attend pas. Entrepreneuse, collectionneuse et philanthrope, cette femme de caractère a d’abord construit sa carrière dans la beauté, puis la mode, avant de découvrir enfin sa vraie passion : soutenir les artistes et rendre leur travail accessible à tous, sans distinction de classe, ni de genre, dès le plus jeune âge. Car dans son monde tout est possible… Aujourd’hui, avec son camion rouge et blanc, elle va à la rencontre des gens, pour apporter l’art et la culture à ceux qui n’y ont souvent pas accès. Rencontre avec une femme forte et engagée, et toujours en mouvement pour repousser de nouvelles frontières. 

​​Parlez-nous du concept du Musée Mobile ? A-t-il changé depuis 12 ans ? 

Quand tout a commencé en 2010, j’avais l’idée un peu utopique de créer un espace itinérant, où des œuvres seraient réalisées in situ. J’ai monté le projet, et Vincent Bolloré a été le premier mécène à le financer. Sans lui, le MuMo n’aurait jamais vu le jour. Il y avait une vraie dimension sociale, l’idée était d’aller à la rencontre de ceux qui ne vont pas ou très peu au musée. À l’époque, j’avais fait appel à l’architecte américain Adam Kalkin pour concevoir le premier camion MuMo, qu’on a pu faire voyager partout, en Belgique, en Espagne, en Afrique… Depuis, on a reçu le soutien du ministère de la Culture et celui de l’Éducation Nationale, donc on se concentre plutôt sur les voyages en France. En 2016, on a lancé un second camion, conçu par Matali Crasset – avec nos deux camions on fait circuler les œuvres des FRAC (Fonds régionaux d’art contemporain, ndlr), du CNAP (Centre National des Arts Plastiques, ndlr) et des collections nationales. Finalement, le Centre Pompidou nous a contactés en février 2020, pour réaliser un troisième camion-musée, le MuMo x Centre Pompidou. D’ailleurs, au moment où je vous parle, je suis en Dordogne, où le MuMo x Centre Pompidou reçoit sa première visite importante. Celle du nouveau ministre de l’éducation nationale  Pap Ndiaye.

Enfant, quel était votre rapport à l’art, à la culture ?

Je suis issue d’une famille où la culture était peu présente. Il n’y avait pas beaucoup de place pour l’imagination. Mes parents ne nous ont pas éduqués à l’art, mais plutôt au sport et aux voyages. On m’a poussée à poursuivre des études en commerce, à “faire une carrière”. J’ai grandi à Gergovie – La Roche Blanche en Auvergne, et il n’y avait pas vraiment de musées. Alors je lisais beaucoup, on attendait que le bibliobus passe, pour pouvoir emprunter des livres. À l’époque déjà, c’est l’art qui venait à moi. Cette expérience m’a marquée. C’est aussi de là qu’est venue l’idée du MuMo. 

Pour se lancer dans l’art faut-il faire une école spécialisée ? 

Pour être historien, oui. Mais il y a plein d’autres métiers : par exemple, pour travailler dans une galerie il faut surtout avoir un esprit commercial. Et pour monter les projets il faut bien connaître la legislation française, et le fonctionnement de l’administration. Sinon, c’est comme pour tout, il faut être passionné. Quand j’étais petite, je voulais être nez. Je crois que, plus que les odeurs, ce que j’aimais c’était le rapport à la nature, aux plantes, aux fleurs. Mais mes parents voulaient que je fasse “un vrai métier”. J’ai fini par faire une formation business, et à 19 ans j’ai monté une société de cosmétiques. Mais quel que soit le domaine dans lequel j’ai travaillé – et je suis extrêmement chanceuse –  j’ai toujours eu envie de donner, d’inspirer, d’aider… J’ai fait l’équivalent de ma seconde aux US et ce sont les Américains qui m’ont initiée à cela, une forme de philanthropie. Le week-end, j’allais chanter dans les EHPAD après les cours, je nettoyais les rues aussi. C’est important d’aider les autres. Avec le MuMo, c’est pareil, c’est un projet personnel, du bénévolat, un complément qui m’inspire et qui me permet de mettre mes connaissances au service des autres.

Comment votre intérêt pour l’art est né ? 

Je cite souvent Robert Filliou : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ». Un jour, après le boulot, je me suis baladée Rive Gauche et je suis rentrée dans une galerie Rue de Seine. Je ne savais même pas ce que ça voulait dire, une galerie. L’artiste, Gérard Schlosser, était là. On a eu une discussion très inspirante ! Sa femme, et lui m’ont invitée à déjeuner… and the rest is history! Plus tard, quand j’étais déjà à l’Ecole du Louvre, j’ai lu l’autobiographie de Peggy Guggenheim. Un passage en particulier m’a vraiment marquée. Elle a prêté à un professeur des tableaux de Kandinsky pour qu’il puisse les partager avec ses étudiants. Une expérience hors les murs – pour laquelle Kandinsky avait exigé une assurance – qui n’est pas sans rappeler celle du MuMo !  Avant de trouver ma place dans l’art, j’ai commencé, tout simplement, à collectionner pour moi-même, les pièces des artistes que j’aime. Ma collection est privée, je ne la montre presque à personne. Parmi mes coups de cœur, beaucoup de femmes fortes – Louise Bourgeois, Sophie Calle, Sandra Vasquez de la Horra – bien sûr, mais aussi : Takashi Murakami, Nobuyoshi Araki, Keith Haring, Andy Warhol, Gérard Schlosser, Man Ray, Dan Flavin, Lawrence Weiner, Michelangelo Pistoletto, Hans Bellmer, Jean Dubuffet et Tom Wesselmann, ou des couples d’artiste comme Ida Tursic et Wilfrid Mille. Ce sont les artistes qui ont marqué leur génération qui m’inspirent. Mais les envies changent et récemment je suis passée de la figuration narrative à un art plus minimal.

 

La notion de genre est-elle toujours importante dans le milieu de l’art ?

Je ne pense pas forcément au genre quand je regarde une œuvre. Je n’ai jamais rencontré de difficultés particulières parce que j’étais une femme. Je ne regarde pas le genre des artistes que je collectionne, ni ceux avec lesquels je travaille et j’ai toujours considéré qu’on ne regardait pas le mien. J’ai rencontré des gens bienveillants et j’essaye d’être tout aussi bienveillante. Je ne suis peut être pas la féministe la plus engagée, mais je fais tout ce que je peux, à mon niveau. Je suis membre de trois clubs féminins parisiens, BOSS, LeadHers et Salon 21, qui aident les femmes leaders à construire leur chemin professionnel. Je suis une féministe, mais j’aime bien travailler avec les hommes aussi. Je suis à l’aise dans ce monde masculin. Peu importe que l’on soit un homme ou une femme, ce qui compte, c’est le côté humain.

Vous voulez rendre l’art accessible – mais pas qu’aux enfants ? 

Exactement ! Nos camions se déplacent aussi dans les hôpitaux et les EHPAD. C’est un projet intergénérationnel : on veut casser les barrières territoriales et géographiques, mais aussi sociales, d’âge, de genre, de classes. Quant aux enfants, on va à leur rencontre dans les écoles, les foyers, les centres aérés. Ce sont les années primaires les plus formatrices, quand on apprend à lire, écrire, compter, réfléchir. On forme son goût, son esprit critique. On a également mis en place un outil numérique, Crée ton MuMo, qui permet aux enfants de se familiariser avec les différents métiers du monde de l’art, qu’ils ne connaissent pas forcément. Ils ont accès aux collections nationales, et peuvent créer leur propre exposition de façon ludique.

En France, il y a un fort déséquilibre d’accès à l’art entre les villes et les campagnes. Une disparité qui favorise les inégalités. Avez-vous une solution ? 

C’est une vraie problématique. À Paris les musées ne sont pas gratuits ce qui n’est pas le cas dans des villes comme Londres. Une belle initiative des politiques publiques à été lancé dernièrement en France le pass culturel. Mais les inégalités géographiques et sociales se creusent. Massy, ce n’est pas loin de Paris, et pourtant c’est un autre monde ! J’espère que les politiques publiques aurons plus d’impact dans ce domaine. Je pense notamment à Jack Lang, qui a constamment soutenu l’art et l’a rendu accessible jusqu’en province, il a lancé les FRACS. D’ailleurs, le MuMo bénéficie du soutien du gouvernement et des aides publiques. Il y a encore beaucoup de choses à faire, mais j’espère que le MuMo peut faire partie des solutions.

Quel impact avez-vous réellement ? 

En 10 ans, nous avons accueilli 150 000 enfants et 50% d’entre eux n’étaient jamais allés au musée. De ce point de vue, le projet était avant-gardiste, deux ans après son lancement, la loi EAC a fait entrer officiellement l’éducation artistique et culturelle dans les programmes scolaires. Souvent, quand on travaille avec des écoles, on se rend compte que les enfants les plus curieux, les plus intéressés, ne sont pas forcément les premiers de la classe. Les professeurs découvrent leurs propres élèves, les voient sous un nouveau jour. C’est la rencontre qui est intéressante, pas seulement avec l’œuvre mais avec les autres. Par exemple, les enfants sont toujours heureux d’amener leurs parents, qui bien souvent ont peur de ne pas avoir « les codes ». Amener ses enfants au musée, ça représente un gros budget et ce n’est pas une priorité pour les familles précaires. On apporte beaucoup aux gens que l’on rencontre mais eux aussi, ils nous donnent beaucoup en retour. 

Votre initiative, a-t-elle été saluée tout de suite auprès du grand public ?

Oui. Je me souviens quand le MuMo devait se rendre dans une cité à Marseille, le chauffeur avait peur qu’on soit mal accueillis, à tel point qu’il ne voulait pas y aller. Pourtant, quand nous sommes arrivés, les gens nous attendaient avec du chocolat chaud. Ils étaient ravis qu’on soit là. Les gens sont conscients que l’on vient pour eux, pour leur apporter quelque chose, que si on s’intéresse à eux, on a quelque chose à leur offrir.

Avez-vous un musée préféré ? Et une exposition qui vous a marqué récemment ?

Vous n’allez pas me croire, mais à 19 ans, je n’avais encore jamais mis les pieds au musée ! Mon tout premier musée c’était le MoMa à New York. C’est génial parce qu’on y trouve de tout. J’y retourne régulièrement et j’ai beaucoup aimé la performance de Marina Abramovic “The artist is present”, j’y ai même participé. J’adore aussi la Fondation Guggenheim de Venise. Au-delà de la collection permanente, j’ai eu la chance d’y voir cet été une très belle exposition qui explore la fascination des artistes surréalistes pour la magie. Je la recommande vivement. 

 

Interview : Lidia Ageeva et Emma Lichtenstein

Photos : Centre Pompidou et Ayka Lux

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