Nils Bouaziz Au coeur de la machine Potemkine 01.12.2016 #cinéma

Avoir une collection de films en DVD, c’est avoir un rapport de présence réelle, visuelle, un échange permanent avec les œuvres

Dans la famille Bouaziz, je demande le cinéphile. En effet, ce n’est pas une famille comme les autres. Il y a le grand frère musicien et DJ nommé Joakim, oeuvrant également aux manettes du label électro mais pas que Tiger Sushi. Il y a aussi Sigrid, la petite soeur mais future grande actrice, qui vient juste d’être nommée pour le César 2017 du meilleur espoir féminin avec son rôle dans le « Personal Shopper » d’Olivier Assayas… À eux trois, Joakim, Sigrid et Nils font partie de ceux qui font aujourd’hui Paris et influencent durablement l’esprit de la capitale, soufflant le vent de la passion, du cool et de la créativité.

Il n’est pas rare de croiser la longue silhouette – près de deux mètres – de Nils entre soirées, vernissages et projections rares. Dans la trinité artistique Bouaziz, il a jeté son dévolu sur le septième art, son histoire, ses auteurs d’hier mais aussi ceux qui font le cinéma aujourd’hui. Prenant le contre-courant de l’émergence d’Internet et de la ruine de la vidéo, Nils n’a pas lâché sa vision et a fait de Potemkine, sa désormais incontournable boutique de la rue Beaurepaire (Paris X), le fer de lance du cinéma indépendant. Que ce soit avec son lieu mais aussi en distribuant films et documentaires, il défend avec force les réalisateurs qui comptent. Du monument du cinéma français Eric Rohmer à l’enfant terrible californien Kenneth Anger en passant par le génie du quotidien Jonas Mekas, toutes les grandes figures font partie du club Potemkine.

Alors qu’il prépare une année 2017 riche, avec notamment un nouveau coffret consacré à Tarkovski et surtout la sortie au mois de février de  « David Lynch : The Art Life », documentaire inédit du maître californien et déjà presqu’aussi culte que « Twin Peaks », rencontre avec Nils Bouaziz au cœur de la machine Potemkine.

Peux-tu nous raconter l’aventure Potemkine?

Au départ de Potemkine, il y a la boutique, rue Beaurepaire, que nous avons ouverte en 2006 – il y a donc dix ans déjà! – puis les éditions ont suivi en 2008. Le nom fait bien sûr référence au film de Sergei Eisenstein, « Le Cuirassé Potemkine », mais pas forcément, finalement. Ce qui m’a plu dans ce mot, « Potemkine », c’est surtout sa phonétique. En listant des mots, j’ai trouvé que celui-ci sonnait bien. Et puis il y a cette image révolutionnaire qui va avec, toute la culture qui se cache derrière ce nom. J’ai toujours eu un attrait pour les films russes, d’ailleurs. Le premier film qui m’a vraiment marqué a été un film russe : « Requiem pour une Massacre », d’Elem Klimov, sorti en 1984. Je me rappelle l’avoir trouvé sur un site internet. Je me suis pris une énorme claque. Ce film est une expérience unique. Je sais que Steven Spielberg, par exemple, s’est inspiré de ce film pour son réalisme de guerre lorsqu’il a tourné la scène d’ouverture de son film « Saving Private Ryan » (« Il faut sauver le Soldat Ryan », 1998). Pour moi, le film de Klimov est à égalité avec « Apocalypse Now » dans les grands films de guerre de l’histoire du cinéma. Ensuite il y a eu les films de Jacques Rozier, qu’on a un peu oublié mais qui sont peut-être la meilleure définition de ce que l’on a appelé la Nouvelle Vague… « Adieu Philippine », « Maine-Océan »… Pour revenir à la Russie, j’ai été fortement marqué par les films de Tarkovski. Je suis d’ailleurs très fier d’avoir réussi à faire le coffret regroupant l’intégral des films de ce réalisateur unique, dont une nouvelle édition comprenant l’intégralité des films entièrement restaurés va bientôt sortir. Il y aura à cette occasion une rétrospective à la Cinémathèque, un vrai évènement pour ce cinéaste majeur.

Au départ il y a donc la boutique. Pourquoi ouvrir une boutique de DVD dans le contexte actuel?

Cette envie est étroitement liée à ma vie et à la façon dont j’ai grandi. Enfant et adolescent, j’habitais au fin fond des Yvelines. Les cinémas les plus proches étaient très loin de la maison et j’ai donc vécu l’arrivée de ce qu’on a appelé le « home cinema », à la fin des années 90. Avec mon père, on a conçu une salle spéciale pour voir des films et c’est par le DVD que j’ai découvert le monde du cinéma. Grâce à ce « home cinema » familial, j’ai découvert les plus grands films. J’ai tout regardé, les Hitchcock, Fritz Lang, Kubrick. C’est en voyant les films de ce dernier que j’ai compris l’immense importance du cinéma : l’art de l’image. Je me suis fait tout seul, puisque je n’ai fait aucune école particulière.

Par la suite, mon père m’a encouragé à ouvrir une boutique de DVD. Entre temps, j’avais suivi mon frère pour monter le label Tiger Sushi en 1999. Nous étions pionniers à l’époque, entre autres avec une web radio proposant du streaming. C’est aujourd’hui devenu la norme mais à l’époque, personne n’y croyait, ni le faisait. En 2004 j’ai quitté Tiger Sushi pour me consacrer à ma propre aventure, celle de Potemkine. Aucune banque n’y a cru, et beaucoup de gens autour de moi se posaient la question de la pertinence du DVD au moment où tout le monde ou presque allait sur internet pour voir des films. Et pourtant, nous sommes en 2016 et la boutique Potemkine est toujours là!

Que recherchent les gens lorsqu’ils viennent chez Potemkine?

Je pense qu’on s’adresse aux vrais amoureux du cinéma. Celles et ceux qui veulent voir ou revoir des classiques dans les meilleures conditions, et qui ont un rapport presque sacré au Cinéma. Ils n’ont pas envie de regarder un chef d’œuvre sur un petit écran avec une qualité douteuse, et comme le dit par ailleurs David Lynch, on ne peut pas apprécier un grand film en le regardant sur un ordinateur portable, dans de mauvaises conditions. Il y a aussi un rapport à l’objet, à la nostalgie que représente un film. Une certaine mélancolie, je dirais. Avoir une collection de films en DVD, c’est avoir un rapport de présence réelle, visuelle, un échange permanent avec les œuvres. Les films sont là, proches de vous. Ils ne sont pas enfouis dans les tréfonds d’un disque dur… C’est un rapport sûrement fétichiste, je le concède.

Quel est le style Potemkine?

A chaque fois, nous essayons de donner le plus bel environnement visuel pour nos projets de coffrets et de DVD. En travaillant par exemple avec l’illustratrice, artiste et auteure de BD Nine Antico pour les jaquettes des films de Rohmer. Au résultat, un coffret incroyable, un travail de fou. J’ai d’ailleurs offert ce coffret à Quentin Tarantino lors du Festival de Cinéma de Lyon, sachant qu’il est un grand fan de la Nouvelle Vague et des films de Rohmer. Il a sauté de joie et m’a dit qu’il allait tout regarder tout de suite!

Il faut souligner la collaboration de longue date qui existe entre Potemkine et Agnès b. Comment cela s’est noué?

Il y a tout d’abord une proximité géographique, la boutique et le bureau central où elle travaille tous les jours étant à quelques mètres, dans le même quartier. La relation s’est construite naturellement, au fil des rencontres. Agnès est une grande amoureuse du Cinéma et plus particulièrement du cinéma indépendant, du vrai cinéma que nous défendons depuis toujours, et il est vrai que de nombreuses éditions DVD que nous faisons bénéficient de son soutien sans faille. Il faut aussi savoir que des gens comme Kenneth Anger ou Jonas Mekas sont ses amis et qu’elle leur a consacré de longue date des expositions dans sa galerie d’art. Notre association est donc une affaire de cœur et d’envies partagées.

Il se passe aussi beaucoup de choses du côté de la boutique Potemkine.

Nous organisons très régulièrement des rencontres, des évènements. Beaucoup de grands réalisateurs sont venus pour parler, discuter de leurs œuvres avec le public. Ainsi Nicolas Winding Refn, le réalisateur de « Drive » ou plus récemment « Neon Demon », est venu présenter son livre sur sa collection mythique de posters de films, et parler de ses films et de sa vision du cinéma. Il y a eu aussi notre ami Gaspar Noé, un des grands habitués de Potemkine, puis Agnès Varda ou encore Raymond Depardon, Werner Herzog. Les réalisateurs sont aussi des clients fidèles de la boutique… On croise souvent Jacques Audiard rue Beaurepaire. Je sais que Wes Anderson est fan de nos éditions également. Son ami, le réalisateur Nicolas Saada a d’ailleurs célébré avec nous les dix ans de Potemkine à la Gaieté Lyrique en parlant de cinéma comme personne. Nicolas Saada est un vrai amoureux du Cinéma, et il a par rapport au cinéma une réelle vision.

Et donc beaucoup de surprises pour 2017?

Oui! Nous venons de récupérer le catalogue MK2 qui représente une quantité inimaginable de grands films. Nous allons donc travailler à ressortir les films de David Lynch dans de nouvelles éditions restaurées, encore plus belles, et également des choses comme « Le Décalogue » de Kieslowski, chef d’oeuvre ultime qui est la seule oeuvre sur laquelle Stanley Kubrick lui-même a écrit, considérant à l’époque que le Décalogue est une des choses les plus importantes de l’histoire du cinéma mondial. Il s’agit de dix films d’environ une heure et reprenant de près ou de loin les dix commandements. C’est un projet extraordinaire sur lequel on a la chance de travailler. Avec tous ces projets, Potemkine a de beaux jours devant lui. Vive le Cinéma!

Pour tout savoir sur Potemkine, vous pouvez aller sur www.potemkine.fr
« David Lynch : The Art Life », de Jon Nguyen, sortie le 15 Février 2017
Propos recueillis par Yan Ceh
Photos par Jean Picon

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