David LaChapelle « New World » 03.11.2018 #art

Je n’ai pas vraiment l’impression que les images viennent de moi, mais plutôt d’ailleurs, d’une conscience plus élevée

David LaChapelle, tout de noir vêtu, est installé dans la salle de réunion à l’étage de la Galerie Daniel Templon – dans son nouvel espace de la Rue du Grenier Saint-Lazare, juste à côté du Centre Pompidou. Photographe américain ayant travaillé à ses débuts avec Andy Warhol sur le magazine Interview et plus tard créé son propre univers par l’image, David LaChapelle a mis en scène des célébrités pour un nombre incalculable de numéros de Vogue ou d’autres magazines de mode. Saturées et théâtrales, parfois subversives, ses photographies ont créé un nouveau paradigme du portrait de célébrité intrinsèquement lié aux beaux-arts et à la photographie de mode. On pense tout de suite à Michael Jackson porté par le Christ dans une mise en scène reprenant La Pietà de Michel-Ange, et à son titre “American Jesus: Hold Me, Carry Me Boldly” (2009).

 

Pourtant, dans un geste reflétant son humilité plutôt que son statut, LaChapelle déplace sa chaise à l’extrémité de la grande table de réunion pour la placer dans un coin de la pièce, donnant à la rencontre la qualité d’un tête-à-tête. Un acte qui incarne bien la décision prise par l’artiste de 53 ans de quitter Los Angeles en 2006 pour la tranquillité et la spiritualité de l’île de Maui à Hawaii. Tournant le dos au glamour, à l’hédonisme et au rythme effréné des décennies passées, LaChapelle a depuis juré de ne plus jamais photographier de célébrités. Désormais propriétaire d’un terrain de campagne sur lequel il est en train de construire une église, LaChapelle prend aujourd’hui comme arrière-plan les forêts luxuriantes et cascades d’eau claire qui constituent son nouvel environnement.

 

“New World”, sa dernière série de photographies montrée à l’occasion de son exposition “Letter to the World”, revisitent les thématiques bibliques et s’inspirent de la peinture classique tout en perpétuant la tradition du nu dans la nature. Son style pictural, proche de la peinture, est le résultat d’une technique de peinture sur négatif que l’artiste avait déjà développé à la fin des années 1980 pour des œuvres comme “Abel Forgiving Cain for Killing Him” (1989) ou “Glorify” (1989) représentant trois nus dorés devant un arrière-plan fuchsia.

 

Plusieurs de ses nouvelles photographies illustrent son ami, le danseur ukrainien Sergei Polunin. Dans “Make A Joyful Noise” (2015), son corps couleur turquoise est couché sur un arbre alors qu’on le voit jouer du trombone. Plus loin, Amanda Lepore, sa muse depuis des années et l’une des premières mannequins/performeuses transgenre, se transforme en Madone dans “The First Supper” (2017) – un commentaire tout en ironie de la Cène telle qu’on la connaît dans l’histoire de l’art. Ces photographies font toutes partie de l’ouvrage de LaChapelle publié l’année dernière par Taschen, “Good News. Part II”. L’exposition montre au rez-de-chaussée de la galerie une sélection de ses premières œuvres où les fantômes de Michäel Jackson, David Bowie et Princesse Diana rencontrent le portrait d’Amanda Lepore en train de sniffer une ligne de diamants.

 

Présent également dans l’accrochage, le “Self-Portrait as House” (2013) illustrant un personnage solitaire en train de consommer de l’alcool dans une chambre, un autre agenouillé en prière au pied d’un lit, un groupe de fêtards nus dans le salon, et deux personnages, l’un gras l’autre mince, faisant l’inventaire de leurs vivres dans la cuisine.

Qu’est-ce qui vous a poussé à revisiter la technique de peinture sur négatif que vous avez développée dans les années 1980 ?

Je suis revenu à cette technique il y a dix ans avec les images analogiques que j’avais réalisées pour la série “New World”. Je me suis souvenu de ce procédé qui provient de l’époque où j’expérimentais avec l’impression couleur dans la chambre noire. J’ai trouvé qu’il s’adaptait à ces images en combinaison avec la peinture du corps dans la mise en scène. Les empreintes que vous voyez sur les images sont à l’opposé du processus digital, et c’est rafraîchissant. J’aime voir la main de l’artiste, de plus elle accentue les couleurs déjà présentes dans l’image.

« Self-portrait as House », 2014, Épreuve chromogène montée sur dibond, Édition de 5 + 3EA, copyright David LaChapelle
À droite : « The End of Battle », 2017, Impression pigmentaire, copyright David LaChapelle

Vos images datées des années 1980 et la série “New World” attestent de votre spiritualité. Aviez-vous l’impression de vénérer, métaphoriquement parlant, le Veau d’or incarné par le consumérisme et le culte de la célébrité?

J’ai toujours apporté un commentaire de ces phénomènes, j’ai même eu des problèmes avec les magazines de mode parce que je questionnais tout ce qui se rapporte au consumérisme, comme la fille “droguée” aux diamants exposée ici. Au premier abord, j’étais ravi d’avoir évolué des murs d’une galerie aux pages des magazines, et j’étais très enthousiaste à l’idée de gagner ma vie en tant que photographe. Mais j’ai vite perdu foi en l’idée que le bonheur dépend de nos acquisitions matérielles. Je me suis rendu compte que je faisais la promotion du matérialisme et j’y perdais mon équilibre. J’aime la beauté et je pense que ces considérations font partie de notre civilisation, de l’Égypte antique aux tribus aborigènes qui tressaient leurs cheveux et passaient des heures à parfaire leur maquillage (comme montré dans le film “Rize” de 2005). Mais lorsqu’il est déséquilibré, le matérialisme prend trop de place et on en arrive à une société, comme aujourd’hui, gouvernée par la cupidité.

D’où vous est venue l’idée de la scène luxuriante illustrée par “The First Supper” (2017) ?

Si je regarde en arrière et que je considère mes trente ans de carrière, j’y vois plusieurs chapitres qui entrent tous dans une même narration. Beaucoup d’images comme “Deluge” (2006) [inspirée de la fresque de la Chapelle Sixtine de Michel-Ange] font référence à l’apocalypse, à l’idée de la fin des temps. Le “New World” représente cette idée que l’humanité puisse repartir de zéro. “The First Supper” incarne l’idée que personne n’ait à mourir, parce que le péché n’existe plus. C’est l’histoire d’un homme en harmonie avec la nature, un homme éclairé plutôt que perdu dans la confusion et l’obscurité. Cette exposition illustre l’idée d’une harmonie entre l’homme et la nature, d’un Nirvana idyllique baigné dans une esthétique paradisiaque.

Vous considérez-vous en harmonie avec la nature aujourd’hui ?

Personnellement, oui. Du moins j’essaie de l’être, c’est mon objectif. Les images de “New World” sont aspirationnelles car je m’efforce de bâtir un nouveau monde dans mes rêves et dans mon esprit.

En règle générale, vos images se forment-elles d’abord dans votre esprit avant que vous ne les réalisiez ?

Je ne suis pas du genre à aller chercher l’inspiration, parfois une image me vient à l’esprit et je lui donne vie. Pourtant je n’ai pas vraiment l’impression que les images viennent de moi, mais plutôt d’ailleurs, d’une conscience plus élevée. Elles se manifestent dans ma tête quand je m’y attends le moins.

« The First Supper », 2017, Impression pigmentaire, négatif peint à la main, copyright David LaChapelle

Comment préparez vous la réalisation des images?

J’élabore mes images à l’aide de croquis et de dessins, mais je laisse sa place à la spontanéité car l’un des plus beaux aspects de la photographie est de pouvoir travailler ensemble avec un groupe de personnes. Chaque fois que je réalise une image de groupe, les protagonistes se dirigent entre eux. Cela crée une dynamique qui donne à la composition de l’image tout son sens.  

Vous avez dit vouloir sauver le christianisme des fondamentalistes américains et des évangélistes. Pouvez-vous expliciter ?

Il y a une part d’ironie là-dedans. Nous vivons dans une époque libérée, mais si l’on évoque le christianisme ou des idées de cet ordre auprès des gens de la mode, vous êtes certains de les choquer. Le christianisme dans l’Amérique des années 1980 a été politisé par les Évangélistes qui se sont alignés avec le parti Républicain. Ils étaient très anti-gay et contre les droits des femmes. Avant tout, le christianisme ne devrait en aucun cas être influencé par la politique. C’est en ce sens que je m’exprime. Le fondamentalisme détruit le christianisme qui, d’ailleurs, trouve beaucoup de similarités avec le bouddhisme. Certains pensent d’ailleurs que le Christ a étudié le bouddhisme lorsqu’il était jeune. Les grandes religions ont plus en commun que ce que l’on pense. Selon moi, nous avons tourné le dos aux religions pour la première fois de notre histoire et nous nous sommes tournés vers un style de vie davantage influencé par le matérialisme que par la spiritualité. C’est la raison pour laquelle nous nous retrouvons dans la situation actuelle, pour le moins précaire.

Est-ce vrai que vous avez construit une église à Hawaii ?

C’est vrai, mais elle n’est pas ordonnée par l’Église. C’était supposé être une petite chapelle mais elle s’est avérée être plus grande, c’est donc devenu une église. Nous sommes en train de la terminer, il nous reste encore un peu de travail. Nous l’avons construite nous-mêmes, pour les personnes qui vivent dans le ranch. C’est dans cette même église que j’ai tourné le clip de Hozier “Take Me To Church” avec le danseur Sergei Polunin.

Qu’est-ce qui vous a poussé à mettre en scène le nu dans la nature dans vos nouvelles photographies ?

Le corps dans la photographie est très standardisé. En particulier le nu, que la plupart des gens associent immédiatement à l’érotisme ou à la pornographie. Je voulais utiliser le mon médium pour affirmer que le nu pouvait s’émanciper de ces notions, et montrer quelque chose de totalement différent par le biais de la nature. Je voulais un regard neuf sur le nu dans la photographie et ne pas rester dans le cliché ou dans le déjà-vu, que ce soit le “cheesecake” [la représentation photographique de figures féminines légèrement vêtues] ou le “beefcake” [la représentation de physiques masculins musclés].

« Seismic Shift », 2012, Papier peint, copyright David LaChapelle
À droite : « State of Consciousness », 2018, Impression pigmentaire, copyright David LaChapelle

Pouvez-vous nous raconter la genèse de “State of Consciousness” (2018) qui illustre un sosie du Beatles George Harrison ?

Il s’agit d’un de mes héros. C’est quelqu’un qui a vraiment distillé la spiritualité dans son art et dans la culture populaire. Il était porteur d’un message spirituel fort. Les gens me demandaient : “qui aimeriez-vous photographier ?” Beaucoup de ces personnalités ne sont plus de ce monde ou proviennent d’époques différentes. Alors j’ai commencé une série avec le poète américain Walt Whitman, George Washington Carver (le scientifique afro-américain) et George Harrison. C’est la première fois que je montre ces images. D’autres personnages sont illustrés par cette série, comme Sœur Corita Kent, une nonne catholique qui était l’une des artistes préférées d’Andy Warhol. Elle aurait fêté son centième anniversaire cette année. Andy m’avait parlé de leur relation amicale lorsque je travaillais pour Interview, mais je n’ai découvert son travail que récemment à l’occasion d’une exposition dans un musée de Pasadena, en Californie. J’ai été très impressionné. Son approche artistique a eu un impact important sur moi.

Pouvez-vous nous parler de “Seismic Shift” (2012) et cette vision apocalyptique des œuvres de Jeff Koons, Takashi Murakami et Damien Hirst prises dans une inondation ?

Dans le cadre de ma série “Deluge” (qui représente des musées inondés), je voulais avoir un musée d’art contemporain. J’ai choisi l’un des musées les plus proches de moi à Los Angeles, le Broad Museum, construit sur l’une des plus larges lignes de fracture de Californie. Sa situation est très instable, et dangereuse en cas de tremblement de terre. L’œuvre n’a pas véritablement pour objet les artistes, même si j’ai choisi délibérément certains artistes de la collection du musée.

Quel a été l’élément déclencheur de “Self-Portrait as House” (2013), et pensez-vous que cette photographie correspond à l’image que vous avez de vous aujourd’hui ?

On m’a souvent demandé de faire des autoportraits par le passé, mais je n’aime pas me faire tirer le portrait. Alors j’ai imaginé la représentation Freudienne d’un cerveau et de ses différentes zones, comme celles qui gèrent la colère ou la mémoire, et je l’ai quadrillée de la sorte. L’idée m’est venue d’une maison et de ses pièces, toutes représentatives d’un compartiment de notre psyché. Parmi les pièces existantes, je pense que j’ai parfois essayé d’en contrôler ou réprimer certaines, et j’ai souhaité, au contraire, en faire grandir d’autres.

Interview: Anna Sansom

Portrait : Jean Picon

Toutes les images courtesy Templon, Paris & Brussels

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