Francesco Vezzoli 24.01.2012 #art

Le casting de l’œuvre de Francesco Vezzoli n’a rien à envier à une cérémonie des Oscar : de Catherine Deneuve à Natalie Portman en passant par Sharon Stone, les plus grandes icônes de notre époque se sont prêtées au jeu de ses performances où l’opulence néo-kitch côtoie avec brio et ironie un glamour décadent et décalé. Il ouvre le 24 janvier, à l’invitation de la maison Prada, un musée éphémère au Palais d’Iéna qui sera le siège, pendant 24 heures seulement, du déploiement de la folie baroque de l’artiste. L’occasion pour Say Who? de rencontrer cet enfant terrible de l’art contemporain qui se confronte sans complexe à Lady Gaga comme à Guy Debord.

Peux-tu me parler du 24 hour Museum que tu ouvres avec Prada au Palais d’Iéna ? Qu’est-ce que tu y montres et pourquoi 24 heures seulement ?

Ouvrir un musée pour seulement 24 heures met en avant, comme souvent dans mon travail, les promesses non tenues de la société du spectacle. Après avoir tourné une bande-annonce pour un film qui n’existait pas, une publicité pour un parfum qui n’existait pas, cela faisait sens d’imaginer l’ouverture d’un musée qui n’existe pas. Je travaille toujours dans cette dynamique : pour la publicité, le parfum était faux, mais l’actrice, Natalie Portman, était bien réelle et le réalisateur était l’un des meilleurs : Roman Polanski. Cette fois-ci l’artiste c’est moi, car c’était plus facile, mais c’est le studio d’architecture de Rem Koolhas qui réalise la scénographie, et le Palais d’Iéna, lieu dans lequel beaucoup d’artistes aimeraient exposer, qui accueille le projet.
L’événement en lui-même est une parodie conceptuelle de fête baroque. C’est une performance au cœur de laquelle se trouve non plus une star ou une diva, mais le public qui sera invité à agir. J’espère que cela suscitera de fortes réactions de la part des visiteurs.

C’est très inattendu d’imaginer cet événement dans le bâtiment qui abrite le Conseil Economique, Social et Environnemental.  En visitant leur site internet très formel on a l’impression qu’il a été hacké par un artiste geek ! Le projet constitue-t-il aussi pour toi une forme de critique institutionnelle ?

A un moment historique comme celui que nous vivons, imaginer un événement comme celui-ci dans un lieu très chargé symboliquement a amené certaines personnes à parler de critique institutionnelle. Personnellement, je ne veux pas prendre cette responsabilité parce que je ne peux pas assumer les attentes que cela générerait.
Pour moi c’est un jeu. C’est comme être une petite fille qui voudrait se déguiser pour ressembler à sa mère, et se retrouver avec une vraie robe Balenciaga Couture et de vrais bijoux Harry Winston. Le résultat peut être terriblement beau, ou terrible tout court.
Ce que je recherche avec ce projet c’est simplement susciter des réactions. Certains vont sourire, d’autres seront furieux et diront que je jette l’argent par les fenêtres. Peu importe, chacun peut avoir son opinion.

Tu as aussi parlé d’une parodie de rétrospective.

Oui, parce que toutes les équipes liées à mon travail participent à ce projet et qu’il a la taille d’une rétrospective. Certaines rétrospectives n’occupent même pas tant d’espace. J’aime cette idée de parodie parce qu’elle contraint l’artiste à ne pas se prendre au sérieux.

En parlant de fin de l’art contemporain, on entend de plus en plus souvent dire que la Biennale de Venise est le nouveau festival de Cannes et que Art Basel Miami Beach est la nouvelle fashion week. Le « monde de l’art » est bien évidemment outré par cette évolution, par peur peut-être d’une vulgarisation qui le priverait de son statut d’élite. Ton travail traite de ces aspects de manière très lucide, avec beaucoup d’ironie et d’autodérision, comment l’expliques-tu ?

Je suis très honnête dans mon travail et conscient de mes faiblesses. Après la présentation de Caligula à Venise en 2005, Art Forum m’a défini comme étant le « plaisir coupable » de la Biennale. Comment peut-on parler en 2005 d’un « plaisir coupable » dans la culture ? Je ne suis ni snob ni élitiste. Je viens d’un milieu assez simple et sérieux, ni riche ni extravagant. La seule œuvre qu’il y avait chez mes parents était une lithographie de Joseph Beuys qui disait « Art equals capital ».
Tu soulèves un point important. L’attitude élitiste n’a plus aucun sens dans la société d’aujourd’hui. Je ne suis ni sur Facebook ni sur Twitter mais je trouve dingue la puissance des réseaux sociaux qui rendent ce genre de propos d’autant moins pertinents. C’est à la nouvelle génération de critiques de concevoir une nouvelle façon de juger, de discuter et d’interagir avec l’art.

Justement, comment réagis-tu aux critiques, notamment celles qui t’accusent d’avoir vendu ton âme au diable, en travaillant avec des marques, et en l’occurrence Prada?

Je ne fais vraiment pas attention à ce genre de critiques. Miuccia  Prada est une très bonne amie, et je vendrais mon âme à n’importe quel diable qui soit si bien habillé ! J’ai des projets ambitieux et j’aime fréquenter des personnes désireuses de les partager, je ne vois rien de mal à cela. Ce que l’on réalise ici avec le studio de Rem Koohlas est un rêve : c’est ouvert à tous, il y a une signification sociale, c’est une forme d’art publique. Plus une exposition prend d’ampleur, plus elle implique de personnes passionnées par le projet et moins les critiques extérieures sont blessantes. C’est différent, je pense, pour un peintre isolé dans son atelier.

On relie souvent ton travail à celui d’Andy Warhol, dans ta façon d’appréhender la culture de masse, d’utiliser des célébrités et icônes pop de notre temps, mais aussi parce que sa vie a été une grande fête. Comment tu te situes par rapport à cela?

Je suis toujours anxieux parce que la figure de Warhol plane sans cesse au dessus de moi.
En revanche la fête prend moins de place dans ma vie que dans la sienne, même si quand j’avais 8 ans je demandais à ma grand mère de m’emmener au studio 54.
Je suis beaucoup sorti à une époque, lorsque j’étais étudiant notamment. Bien sûr c’était amusant, je ne dirais pas le contraire, mais c’était aussi une façon d’interagir avec des personnes que je souhaitais impliquer dans mes travaux. J’y allais pour rencontrer des gens.
Il m’arrivait aussi de prendre le téléphone, d’appeler Gore Vidal et de dire « hello, je suis Francesco Vezzoli, peut-on se rencontrer ? ». C’était un genre de fête aussi, une fête très privée. Aujourd’hui je sors moins, je voyage moins aussi, parce que mon travail prend d’autres voies. Je suis très content d’être sorti, j’ai appris beaucoup de choses que j’ai intégrées  dans mes œuvres, maintenant je connais les règles, je connais le jeu, mais ma pratique prend une autre direction pour laquelle je n’ai plus besoin de cela. D’ailleurs aujourd’hui faire la fête se rapproche plus pour moi du travail que du plaisir.

Tu as d’autres moyens de t’amuser alors ?

Oui, beaucoup d’autres moyens normaux ! Voir des amis, faire l’amour, manger. Tout cela de façon plus ou moins sophistiquée. Je trouve les règles de socialisation très lourdes en termes de hiérarchie, de pouvoir, de placement de table ! Pendant plusieurs années j’ai été celui assis près de la cuisine, puis j’ai été assis à la « bonne table ». Maintenant je sais ce que c’est d’être à la bonne table et je n’y accorde plus d’importance. Je  me soucie d’autres choses. Je ne vais plus à Hollywood par exemple, je préfère aller à Maastricht pour découvrir des pièces d’art ancien que j’intègre à mon travail.
J’ai acheté des sculptures de Jérôme autour desquelles j’ai réalisé des œuvres que je montre prochainement à la Galerie Yvon Lambert. J’ai aussi acheté une sculpture de Satire du 15ème siècle à Rome. Je réalise une sculpture de moi lui léchant l’oreille. Tu vois, ce n’est pas un clip de Lady Gaga !

C’est complémentaire, les deux sont nécessaires.

Absolument ! Si l’artiste ne s’amuse pas, le public ne s’amuse pas non plus (en français dans le texte).

Propos recueillis par Myriam Ben Salah, responsable du Tokyo Art Club

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