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22.09.2022 #mode

Coltesse

Grand Prix de la Création 2022

« Revisiter les classiques, c’est raconter une nouvelle histoire »

Au coeur du 10ème arrondissement de Paris se trouve un lieu pour le moins atypique, une ancienne caserne de pompiers entièrement dédiée au textile. Nombre de marques, d’indépendants, de designers s’affairent aux quatre coins de ce haut-lieu, pour faire de cette industrie millénaire une industrie enfin propre. Parmi eux, Florent Biard. Florent est l’heureux fondateur de la marque Coltesse. Et Florent vient de gagner le grand prix 2022 de la création de la ville de Paris. Lui rendre visite était une évidence car sa démarche, honnête et pragmatique, semble en ligne avec les impératifs de notre époque. Matières haut de gamme, coupes subtilement travaillées et précommande, Florent et son équipe pensent Coltesse dans une temporalité nouvelle. Celle d’une mode plus lente, soucieuse des détails, et du monde. Comme lui, il semble. Rencontre autour d’un café.   

Comment as-tu commencé à travailler le vêtement ?

J’ai commencé il y huit ans. A l’époque je faisais de la direction artistique mais l’aspect technique du vêtement me passionnait déjà. L’idée de monter ma propre marque me travaillait depuis un moment. 

J’ai eu l’occasion de me lancer quand des amis ont monté le Salon Man. J’ai présenté mes premiers modèles de chemises et j’en ai vendu 113, je n’en revenais pas : j’avais l’impression que c’était le début de la succès ! Grâce à eux, j’ai rencontré mes premiers revendeurs, puis mon distributeur au Japon. Je suis donc parti sur un modèle wholesale avec un réseau de boutiques qui distribuaient mes produits. On est monté jusqu’à 50 boutiques au Japon ! J’adorais les tissus japonais, qui sont de grande qualité et je les faisais venir du Japon. Mais je sentais déjà qu’il y avait une sorte d’arythmie dans mon travail : je faisais venir les tissus du Japon, puis monter les pièces au Portugal, alors que mon premier marché était .. le Japon. Donc je les renvoyais là-bas… ça me rendait fou. 

C’est à ce moment-là que tu as décidé de changer de manière de faire ? 

En 2020, avec la pandémie, il y a eu un arrêt de production, et tout ce que l’industrie de la mode savait déjà lui a re-jaillit au visage. Tous les blocages, les incohérences. Je me suis rendu compte que je ne voulais pas forcément produire et grandir comme je l’avais pensé au départ. Mon équipe – cinq fidèles – et moi avons décidé de réfléchir à une nouvelle manière de faire. En se mettant à la précommande notamment. Et cela a coïncidé avec notre arrivée à La Caserne. Nous avons voulu construire la marque avec une vraie notion de proximité, en produisant au maximum à Paris. Aujourd’hui 80% de nos pièces sont produites en France (Paris, Normandie), une petite partie est montée au Portugal. La précommande est un modèle particulier, qui représente beaucoup moins de volume qu’une production « normale » wholesale. On passe maintenant beaucoup plus de temps chaque pièce. Cet hiver, nous présentons quatre nouvelles pièces et des intemporels !

On essaie aussi de mieux expliquer notre démarche, en montrant notre savoir-faire, avec des vidéos sur le travail des mains, en close-up, et qui montrent les nombreuse étapes de production. Ce qui paraît évident pour nous, ne l’est pas forcément pour les clients. 

Précommande, upcycling, comment est-ce que, concrètement, vous gérez les stocks de tissus sur de petites quantités?

Il est vrai que les fournisseurs exigent souvent des minimums de tissus à commander, et cela crée souvent des blocages avec le principe des petites séries de la précommande. On est obligés de s’adapter et de garder du stock. Heureusement, nos tissus sont des intemporels que l’on peut se permettre de garder pour la saison d’après. Par exemple, la quatrième pièce de cette saison est une veste reversible matelassée très cool, faite avec un tissu upcyclé et une ouate en laine. S’il nous en reste, nous ferons des écharpes. Pour pouvoir tenir les délais et sortir notre produit en quatre semaines, il nous faut tout de même anticiper les achats.

 

 

Vos pièces sont réfléchies en prêtant la plus grande attention possible à l’écoresponsabilité et à la circularité. Peux-tu m’en parler un peu ? 

La veste matelassée dont je viens de parler en est un bon exemple. En général, le matelassage contient du polyester, c’est-à-dire un dérivé du pétrole. C’est un « no-go » aujourd’hui, mais c’est aussi très difficile à remplacer, pour des raisons principalement techniques. Pourquoi ? Car le polyester apporte de la durabilité au tissu et permet souvent de faire tenir le vêtement dans le temps.

On a cherché un moyen de remplacer cette matière, quitte à ce que ça nous coute plus cher. Et on a fini par trouver quelqu’un qui créé une ouate en récupérant de la laine de moutons français considérée comme un déchet, et en la mélangeant avec un dérivé d’amidon de maïs. C’est une ouate nouvelle génération qui tient chaud et qui est totalement biodégradable. En partant à la rencontre de nouveaux talents, on réussit à produire une pièce conforme à nos attentes tant sur le plan qualitatif qu’esthétique. Et en fin de vie, ce ne sera pas non plus un produit polluant. On travaille aussi de plus en plus avec des deadstocks – des fins de rouleaux non utilisées – que l’on récupère de stocks dormants de maisons de luxe française. Et bien sûr, on passe beaucoup de temps à discuter avec les ateliers pour qu’il adapte leur manière de faire à nos coupes.

 

Les pièces Coltesse paraissent, au premier abord, assez simples, mais les coupes sont en réalité très travaillées, avec des biais et des poches assez atypiques. Le secret de votre victoire au Grand Prix de la Création de la ville de Paris, serait-ce ce sens du patronage, de l’esthétique « minimal » couplé à ce modèle de production « conscient » ?

Je crois qu’il y a eu au moins cent cinquante dossiers. On a postulé pour le prix en mai dernier, et ont a eu la chance de faire partie des cinq finalistes. On s’est alors retrouvés devant un jury d’une douzaine de personnes parmi lesquelles des professionnels et les gagnants de l’année précédente. Je pense que ce qu’ils ont voulu récompenser, c’est un travail global de réflexion sur un projet ancré dans la réalité. Un travail que l’on a fait ces dernières années. La directrice du jury mode Christine Phung en parlait d’ailleurs dans son discours, il est important aujourd’hui de bien comprendre que la réalité de la mode est aussi une réalité économique. Il faut réussir à transformer l’industrie au sens large, et la manière dont les gens consomment à grande échelle. On pense souvent à la création du vêtement en termes principalement esthétiques. Mais pour moi, nous avons gagné grâce à la cohérence de notre projet. On a des valeurs qui collent avec un vrai impératif contemporain : celui de produire des pièces éco-conçues et à l’esthétique fine. J’ai l’impression, grâce à Coltesse, d’être un membre actif de la communauté parisienne, d’aider les ateliers à se développer, de travailler avec eux.. parce qu’on est en permanence à la recherche de solutions.

 

C’est pour ça que tu aimes ce métier ?

C’est un métier qui est rendu intéressant par le nombre incroyable de ses facettes. De la conception, à la communication en passant par la production, on ne s’ennuie jamais. On rencontre beaucoup de gens différents, talentueux et beaucoup de savoir-faire. Il y a beaucoup de travail, et c’est un challenge de se démarquer.

Comment définir Coltesse, finalement ?

Le « pitch » c’est : Coltesse est une marque pour hommes qui questionne l’intemporalité à travers un vestiaire d’intemporels « débridés » ou « déridés ». Je ne sais pas comment les qualifier au mieux. Au départ, je n’aimais pas parler de « classique ». Mais j’ai fait du théâtre, et au théâtre, on rejoue continuellement les classiques en les traduisant autrement, en leur donnant une nouvelle lecture. Revisiter les classiques, c’est raconter une nouvelle histoire. Je trouve que ça colle assez bien avec l’image que j’ai de Coltesse. On reprend les classiques pour raconter une histoire contemporaine.

C’est quoi le futur de Coltesse ? 

Toujours plus de rencontres, il est d’ailleurs possible de venir voir la collection au studio en prenant rendez-vous sur notre site.  Du succès pour nos nouvelles pièces en précommande, en ligne sur notre site, on y a mis tout notre coeur et notre passion.
Avancer bien sûr, créer des objets, avoir nos espaces. Je ne sais pas s’il s’agira de lieux éphémères ou de boutiques. Dans tous les cas, le prix va nous aider à mettre tout ça en place.

 

 

Photos : Valentin Le Cron

Propos recueillis par Pauline Marie Malier

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