Hiroshi Sugimoto « Surface de Révolution » 19.10.2018 #art

La photographie n’est que surface

Après les artistes contemporains Jeff Koons, Takashi Murakami et Joana Vasconcelos, Hiroshi Sugimoto est le premier photographe à être invité par le Château de Versailles dans le cadre d’une exposition personnelle. Contrairement aux dix éditions précédentes, le solo show de Sugimoto investit le Domaine de Trianon, offert par Louis XVI à son épouse Marie-Antoinette. “Notre volonté était de trouver, pour un artiste comme Sugimoto, une atmosphère plus intimiste et qui soit adaptée à l’échelle de son œuvre”, commente Alfred Pacquement, commissaire des expositions contemporaines à Versailles.

 

Pour Sugimoto, le plus reconnu des photographes japonais, cette exposition est une “fête de retrouvailles entre fantômes de cire”. L’artiste fait ici référence aux statues de cire à l’effigie des monarques, leaders politiques et autres personnages rassemblés chez Madame Tussauds à Londres, qu’il a immortalisé par ses photographies en noir et blanc au rendu spectaculaire. Dispersées dans les différents sites du Domaine de Trianon, ses photographies représentent les statues de cire des personnages qui, à un moment de l’Histoire, sont passés par Versailles.

 

Marie Tussaud (née Grosholtz), fondatrice de Madame Tussauds, a été un mentor artistique pour Elisabeth, la sœur de Louis XVI. Elle a appris l’art de la sculpture à la cire du physicien suisse Philippe Curtius et, après l’échec de son mariage, s’est installée en Angleterre avec sa collection de personnages de cire. La boucle est bouclée aujourd’hui grâce au dialogue que Sugimoto crée avec le passé en installant ses portraits à Versailles. “Les associations créées par Sugimoto offrent de repenser l’histoire et de réfléchir à son continuum sous un angle philosophique”, explique le commissaire invité Jean de Loisy.

Sugimoto, aujourd’hui âgé de 70 ans, a réalisé la majorité de ces photographies chez Madame Tussauds dans les années 1990. S’y ajoute un nouveau cliché d’une représentation en cire du visage de Louis XIV, créée à partir d’un moulage réalisé par Antoine Benoist, dix ans avant la mort du roi. Installé dans le Petit Trianon, le portrait se mêle à ceux de la Reine Victoria, Salvador Dalí, Fidel Castro, l’Empereur japonais Hirohito, ou l’actrice Norma Shearer (qui a incarné Marie-Antoinette dans le film de 1938 de W. S. Van Dyke). “Castro, qui a été invité à Versailles par le Président François Mitterrand, en a dit que bien qu’admiratif devant la magnificence du lieu, le luxe et la séparation entre riches et pauvres l’avait profondément choqué”, raconte Jean de Loisy.

 

L’autre photographie inédite, réalisée pour l’exposition, est le “Petit Théâtre de la Reine, Versailles” (2018). Sur la scène du superbe petit théâtre construit par l’architecte Richard Mique pour Marie-Antoinette en 1780, Sugimoto a installé un écran sur lequel il a projeté le “Marie-Antoinette” de Sofia Coppola (2006), avec Kirsten Dunst dans le premier rôle. À l’aide de son appareil photo grand format, Sugimoto a photographié le théâtre et l’écran pendant toute la durée du film. L’image qui en résulte montre un écran devenu une boîte totalement blanchie, le reste du théâtre est mystérieusement éclairé, tous les détails de son architecture subtilement représentés. L’image fait partie de la série “Theatres” de Sugimoto, commencée il y a plusieurs dizaines d’années, et pour laquelle il photographie de salles de cinéma sans utiliser d’autre lumière que celle de l’écran projetant le film.

Des portraits de Princesse Diana et de la Reine Elizabeth II sont installés dans la chapelle du Petit Trianon, alors que Benjamin Franklin, Napoléon Bonaparte et Voltaire, qui ont tous passé du temps à Versailles au cours de la période précédant la Révolution Française, se retrouvent dans le Pavillon français.

 

Outre ses photographies, Sugimoto présente également deux de ses œuvres sculpturales et architecturales. La sculpture “Surface de Révolution”, créée à l’origine en 2012 puis reconstruite pour Versailles, est installée dans le Belvédère du Petit Trianon et surplombe un petit lac. Basée sur une géométrie non-euclidienne, elle fait écho aux motifs des courbes et ellipses du sol en mosaïque de marbre de l’édifice octogonal, et révèle à quel point Sugimoto a pu s’inspirer de Brancusi pour ses œuvres sculpturales.

 

À l’extérieur, sur le bassin du Plat-Fond du Grand Trianon, se dresse “Glass Tea House Mondrian”, commissionnée pour le Stanze del Vetro et exposée sur l’île de San Giorgio Maggiore pendant la Biennale d’Architecture de Venise en 2014. Paraissant flotter sur l’eau, voici un cube transparent, minimaliste, connecté aux jardins environnants par une passerelle en bois. Alors que l’hôte y pénètre par une porte de taille humaine, l’invité doit se baisser pour entrer par une porte plus petite, en signe d’humilité. L’œuvre rappelle la tradition japonaise, enracinée dans les principes du Bouddhisme qui veulent que l’on accueille ses invités par la cérémonie du thé dans une dépendance plus petite, détachée de la demeure principale. Sugimoto réinterprète l’esthétique de la “maison de thé” fondée sur la simplicité, la quiétude et l’absence de décorations, inventée au XVIeme siècle par Sen no Rikyū, maître de thé sous le dictateur Toyotomi Hideyoshi.

Quand avez-vous visité Versailles pour la première fois ?

C’était il y a un an, lorsque je suis venu voir l’exposition de l’époque. C’était un dimanche. Je me souviens m’être placé dans la mauvaise file d’attente, puis avoir décidé de repartir parce que l’attente était trop longue. Quelques mois plus tard, Alfred Pacquement m’a appelé à New York et m’a dit : “Quand aurez-vous le temps de vous rendre à Paris ?” Je lui ai répondu : “dans deux semaines”. Nous nous sommes rencontrés à Versailles, ainsi la première fois que j’y ai vraiment mis les pieds est le jour où l’on m’a offert l’exposition.

Qu’est-ce qui vous a poussé, dans les années 1990, à débuter votre série sur les personnages de cire historique de Madame Tussauds à Londres?

Lorsque j’ai commencé en 1994, avant même de penser à Versailles, bien sûr, j’ai décidé de réaliser une série sur Madame Tussauds avec la permission du musée. Puis en 1999, j’ai réalisé une autre série de photographies chez Madame Tussauds. On m’avait accordé une semaine, j’y étais tous les soirs après la fermeture, jusqu’au petit matin. J’avais la liberté totale de choisir qui je voulais photographier, et de demander : “Pourriez-vous m’apporter Henri VIII et ses six femmes ?” J’ai probablement photographié 50 à 60 personnages, mais pour cette exposition j’ai sélectionné minutieusement les portraits des personnages historiques qui avaient un lien avec Versailles. Comme pour créer une “fête de retrouvailles des fantômes de cire”.

En photographiant des personnages de cire, que vouliez-vous dire sur la capacité de la photographie à capturer une présence ?

Je veux exprimer à quel point tout cela est factice. La photographie est une reproduction de la réalité, donc c’est un faux. Il s’agit de la surface de la réalité. Voilà pourquoi j’ai choisi le titre “Surface de Révolution”. La photographie n’est que surface. Les personnages de cire ne sont qu’une surface.

Pour le “Petit Théâtre de la Reine, Versailles” (2018), vous avez installé un écran sur la scène du Théâtre de la Reine, sur lequel vous avez projeté le film “Marie-Antoinette” de Sofia Coppola. Pourquoi avoir photographié le film entier ?

Ce qui m’intéresse, c’est que la caméra capture quelque chose qu’elle seule peut voir, et non l’œil humain. L’obturation fait que l’exposition dure deux à trois heures. Quel que soit le type de film de ma série “Theatres”, il finit toujours par disparaître. Le film entier de Sofia Coppola ne devient qu’une lumière blanche sur la photographie.

Quels liens entre la tradition de la maison de thé japonaise et l’art abstrait de Mondrian avez-vous voulu souligner dans “Glass Tea House Mondrian” ?

Le concept de la maison de thé a été créé par le maître de thé Sen no Rikyū au XVIème siècle. Il faisait attention à des détails très abstraits, comme la conception des portes. Quelques centaines d’années avant que Mondrian n’en vienne à l’abstraction, les Japonais avaient déjà le goût pour les compositions abstraites. J’apporte ma contribution pour réunir ces deux idées dans une sculpture contemporaine.

Pouvez-vous expliquer votre design et de quelle manière il s’adapte à Versailles ?

Il s’agit d’une maison de thé transparente, presque squelettique, probablement adaptée à seulement deux invités. J’y ai installé un long pont qui prend davantage l’apparence d’une scène de façon à accueillir la performance de danse de Kaori Ito le jour de l’inauguration, à la fois sur le pont et dans la maison de thé. La structure est un cube de 2m2, elle pourrait s’y mouvoir comme dans une cage transparence. Aurélie Dupont, la Directrice de la Danse de l’Opéra de Paris, est venue découvrir mon Enoura Observatory à la Odawara Art Foundation au Japon en juillet, et y a dansé sur scène. Il y a un lien entre les danseurs français et japonais, un échange d’affinités.

Comment appréhendez-vous la vente aux enchères de vos photographies organisée par Christie’s le 8 novembre prochain ?

Ça n’a rien à voir avec moi, c’est le marché. Je n’y participerai pas, et Christie’s l’organise sans moi. J’ai l’impression d’être déjà mort, le marché sera peut-être à la hausse, qui sait ! Les artistes disparus on probablement les prix les plus élevés.

Interview : Anna Sansom
Photos : Michaël Huard

« Sugimoto Versailles: Surface de Révolution » au Château de Versailles jusqu’au 17 février 2019.

www.chateauversailles.fr

Toutes les images: courtesy de l’artiste / « Glass Tea House Mondrian » courtesy de l’artiste & Pentagram Stiftung, photo ©TADZIO

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