09.01.2026 Perrotin Paris #art

Kathia St. Hilaire

Hommage vibrant à Frankétienne, co-fondateur du mouvement littéraire haïtien du spiralisme

« J’ai voulu interagir avec le spiralisme non seulement en tant que mouvement littéraire, mais aussi en tant que pratique vivante et interdisciplinaire qui abolit les frontières entre le texte et l’image »

Née en 1995 dans le sud de la Floride, l’artiste haïtienne-américaine Kathia St. Hilaire est l’une des figures émergentes les plus fascinantes de sa génération, et la dernière addition à la liste des artistes représentés par Perrotin. S’inspirant des drapeaux vaudous et de son héritage culturel, elle a développé une technique de gravure innovante : un processus complexe, porté par la matière, qui est devenu sa signature mais aussi une manière distinctive de commémorer la mémoire collective. 

 

Pour célébrer cette représentation, Perrotin Paris présente The Vocals of the Chaotic Burst, la deuxième exposition de Kathia St. Hilaire avec la galerie et sa première exposition solo en France. L’exposition s’inspire de l’œuvre du poète et peintre haïtien Frankétienne, cofondateur du mouvement spiralisme, décédé il y a un an. Réunissant un ensemble cohérent de peintures, elle explore des récits multiples liés à la dictature de François Duvalier et à son impact culturel et psychologique encore perceptible aujourd’hui.

 

Lors du week-end d’inauguration de l’exposition, nous avons eu le plaisir de rencontrer Kathia St. Hilaire afin d’en savoir plus sur sa pratique artistique et la genèse de cette exposition…

The Vocals Of The Chaotic Burst présente des peintures fascinantes qui incarnent les voix des périodes troublées, tout en s’inspirant du roman “Ready to Burst” de Frankétienne. Comment ce roman est-il devenu le point de départ de l’exposition ?

Kathia St. Hilaire : 

J’ai été intrigué par la manière dont la négritude, le noirisme, le réalisme magique et le spiralisme ont tous émergé comme des réponses esthétiques et politiques à l’effacement colonial. Ces mouvements cherchaient à faire revivre des histoires étouffées et à recentrer l’expérience vécue par les populations noires et postcoloniales. La négritude affirme l’identité noire, le noirisme politise la récupération culturelle en Haïti, et le réalisme magique déstabilise le réalisme occidental pour faire place au mythe et au traumatisme historique. En comparaison, le spiralisme va plus loin en rejetant formellement la linéarité elle-même et en embrassant le chaos. Sous la dictature de François Duvalier, Frankétienne a subtilement camouflé cette approche spiraliste dans ‘Mûr à crever,’ afin que l’œuvre puisse être publiée et diffusée en Haïti. Au fond, le texte explore comment il vit et survit sous un régime autoritaire. J’ai été particulièrement intéressé par la tentative de Frankétienne de poursuivre une carrière littéraire au sein d’une dictature, choisissant de rester en Haïti plutôt que d’en partir, et par la manière dont le spiralisme devient à la fois une méthode artistique et une stratégie de résistance.

Vous intégrez également deux phrases tirées du roman de Frankétienne au sein même des tableaux. Pourquoi était-il important que ces mots apparaissent concrètement et visuellement ?

Kathia St. Hilaire : 

Fortement inspirée par les écrits et les peintures de Frankétienne, j’ai voulu rendre hommage au fondateur du spiralisme en incorporant ses mots directement dans mes propres peintures. Ce faisant, j’ai voulu interagir avec le spiralisme non seulement en tant que mouvement littéraire, mais aussi en tant que pratique vivante et interdisciplinaire qui abolit les frontières entre le texte et l’image. Pour cet ensemble d’œuvres, j’ai sélectionné deux phrases :

Chaque jour, j’emploie le dialecte des cyclones fous.

Je dis la folie des vents contraires.

Tout comme ‘Mûr à crever,’ votre travail intègre des fragments autobiographiques, comme l’utilisation de publicités tirées de magazines et d’emballages de produits de beauté jetés. Quel rôle ces éléments personnels jouent-ils dans le cadre conceptuel plus large de l’exposition ?

Kathia St. Hilaire :

La matérialité joue un rôle central dans la manière dont je construis et transmets les récits dans mon travail. Si j’utilise souvent des produits de beauté pour aborder la complexité de la couleur sociale, je me suis de plus en plus intéressée au fil barbelé en tant que matériau et symbole. En regardant des photographies du régime Duvalier en Haïti, j’ai commencé à explorer la photographie de guerre dans d’autres régions pendant la même période. J’ai été particulièrement attirée par les images des tranchées de la Première Guerre mondiale et la présence répétée du fil barbelé. En étendant mon regard spiraliste au front, je me suis prise d’intérêt pour le fil barbelé en raison de sa forme enroulée et torsadée, ainsi que de son utilisation historique récurrente dans les guerres, l’immigration et les occupations violentes. Dans cette œuvre, le matériau lui-même est physiquement imprimé sur la toile, permettant au fil barbelé de fonctionner non seulement comme une image, mais aussi comme une trace de l’histoire vécue et incarnée.

Cette exploration de la guerre au sens large est-elle également liée à l’œuvre de Frankétienne ?

Kathia St. Hilaire :

Dans “Mûr à crever” (1968), le premier roman spiraliste, Frankétienne perturbe sans cesse le récit de ses protagonistes au moyen d’intrusions autobiographiques, introduisant des éclats lyriques dans une structure déjà instable. Rêves, anecdotes et fragments poétiques s’accumulent pour brosser le portrait des années formatrices de l’auteur, jeune marginalisé en Haïti. Dans ce chaos savamment orchestré, l’ordinaire et l’extraordinaire s’entremêlent, et l’autobiographie apparaît souvent plus surréaliste que la fiction elle-même. Alors que le narrateur se souvient des récits de guerres lointaines menées sur des côtes inconnues, en particulier la Seconde Guerre mondiale, le conflit mondial n’apparaît pas dans le roman comme une histoire linéaire, mais comme un souvenir fragmenté, filtré par les rumeurs, la radio et l’imagination. La Seconde Guerre mondiale devient ainsi partie intégrante du paysage psychique de la vie sous la dictature, reliant la violence internationale aux conditions locales de peur et de précarité en Haïti.

 

En regardant des photographies du régime Duvalier en Haïti, j’ai commencé à explorer la photographie de guerre dans d’autres régions pendant la même période. Dans ‘Mûr à crever,’ Frankétienne fait également référence à la guerre du Vietnam, qui s’est déroulée parallèlement à la dictature de Duvalier (1957-1971), réduisant encore davantage la distance géographique et la chronologie historique. Dans cette œuvre, je représente un civil vietnamien sortant d’un tunnel construit pour échapper aux forces américaines pendant la guerre du Vietnam. En plaçant Haïti, la Seconde Guerre mondiale et le Vietnam dans le même cadre spiraliste, j’explore la guerre comme une condition mondiale continue plutôt que comme une série d’événements isolés. Dans tous ces contextes, les civils sont contraints de s’adapter à des circonstances changeantes, marquées par le danger, la surveillance et l’instabilité. En ce sens, je considère que le spiralisme s’étend au personnage vietnamien que je représente, dont le chaos vécu reflète les turbulences subies par les Haïtiens sous Duvalier et par les populations marquées par les longues séquelles de la Seconde Guerre mondiale.

Votre travail s’appuie sur un large éventail de sources historiques et visuelles. Comment conciliez-vous recherche et création ?

Kathia St. Hilaire :

Je commence souvent par des recherches documentaires et des lectures qui m’intéressent, mais mon processus créatif ne repose pas sur un ordre fixe. Parfois, le matériau lui-même m’oriente vers des thèmes spécifiques et des questions historiques ; à d’autres moments, ce sont les recherches et le contexte historique qui guident mon choix de matériaux. Ces allers-retours reflètent une méthode de travail non linéaire, où la forme, le contenu et l’histoire s’influencent et se façonnent mutuellement en permanence.

Formé à la gravure, vous avez développé une technique très complexe qui combine plusieurs supports : technique de gravure par réduction. Comment cette méthode a-t-elle évolué et que vous permet-elle d’exprimer que d’autres procédés ne permettent pas ?

Kathia St. Hilaire :

Je suis particulièrement attirée par les drapeaux vaudous, ces bannières sacrées ornées de paillettes utilisées pour honorer les esprits, dont je me suis inspirée pour réinterpréter ces textiles cérémoniels à travers la gravure par réduction. Parallèlement, les reproductions de textiles floraux français du milieu du XIXe siècle qui décorent ma maison, ainsi que l’impressionnisme français, m’ont incitée à fusionner ces langages visuels. Mon processus commence par un grand dessin transféré sur du linoléum, à partir duquel je sculpte de petites sections et imprime cinquante couches ou plus en grandes éditions sur diverses surfaces, notamment du papier, des emballages de produits de beauté, du métal industriel, du tissu et du caoutchouc de pneu. Chaque couche nécessite une attention particulière à la viscosité de l’encre, à la pression et à la surface, ce qui permet d’obtenir des œuvres denses et texturées que je développe ensuite par la couture, le ponçage, la peinture, le collage, la sculpture et même l’incorporation de fil barbelé.

 

Bien que je commence souvent par une esquisse rapide ou une copie partielle d’une image, mon processus repose largement sur l’expérimentation à petite échelle de différents matériaux et sur des recherches historiques. Mon intérêt pour l’utilisation de matériaux de récupération divers, tels que des pneus, des emballages et du métal, découle de mon désir de réutiliser des objets qui ont façonné ma vie mais qui sont généralement jetés après usage. La multiplicité est au cœur de ma pratique : elle sous-tend la structure de mes peintures, me permettant d’expérimenter différentes techniques de marquage et de collage, et finalement de prendre des risques créatifs importants.

Dans quelle mesure votre travail est-il planifié à l’avance ? Est-ce l’image finale qui détermine les matériaux, ou bien les matériaux eux-mêmes qui guident l’image ?

Kathia St. Hilaire :

Je commence souvent avec une idée globale assez vague de ce que je veux créer, mais je découvre pleinement l’œuvre à travers une série d’explorations matérielles et d’esquisses. Lorsqu’un projet a une date butoir, j’essaie généralement de planifier deux ans à l’avance afin d’avoir suffisamment de temps pour expérimenter. Cependant, lorsque je travaille selon mon propre calendrier, je m’attelle à mes projets de manière plus intermittente, passant d’une idée, d’un matériau ou d’un processus à l’autre au fur et à mesure de leur évolution.

Quelle partie de ce procédé préférez-vous ?

Kathia St. Hilaire :

Je dirais que ce que j’apprécie le plus, c’est de collecter les matériaux et surmonter les obstacles. Cela m’apporte une certaine sérénité, ce qui est particulièrement important pour moi, car je suis plutôt anxieuse.

Bien que vos œuvres soient exposées comme des peintures, elles sont tridimensionnelles, et leur dimension matérielle est fondamentale. Vous avez également produit des sculptures lors d’expositions précédentes. Considérez-vous que votre pratique évolue vers des formes plus immersives, voire spatiales ?

Kathia St. Hilaire :

Je l’espère, mais je laisse la porte ouverte à toutes les directions que mon travail pourrait prendre. Pour l’instant, les techniques japonaises de gravure et le travail de la canne à sucre sont deux idées que j’explore pour un nouveau projet.

 

Propos recueillis par Cristina López Caballer

Photos : Jean Picon

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