05.02.2026 Genève #art

John M. Armleder

L’observatoire du monde

« Je pense que l’une des responsabilités des plasticiens est d’essayer de rendre le monde meilleur. »

John M. Armleder retrouve son complice Marc-Olivier Wahler pour une carte blanche au Musée d’art et d’histoire de Genève. L’artiste suisse s’est plongé avec délice dans l’exercice de faire dialoguer ses propres œuvres avec les archives de l’institution. Au total, près de 600 pièces parlent d’art, de musique, d’histoire naturelle, de la guerre ou du vide… et par des couleurs franches et pops, des objets contemporains ou usagés, elles évoquent les enjeux et responsabilités du monde d’aujourd’hui.

Quelle est la genèse de ce projet ?

John M. Armleder :

L’enjeu pour moi était de créer une idée collective. Je pense que la raison pour laquelle on fait de l’art est de responsabiliser davantage les visiteurs du musée, car ce sont eux qui, en réalité, créent ce dont nous parlons. Il me semble qu’en tant qu’artiste, tout ce que vous réalisez a déjà été fait… Comme tout le sera après vous… Vous n’êtes donc qu’un simple passant, ou alors… vous offrez aux gens la possibilité d’inventer le monde. Dans ce cas, ils devraient le faire pour l’améliorer et je pense que c’est important d’y réfléchir, car nous vivons une époque où l’on oublie les catastrophes passées. Je suis né en 1948, juste après la Seconde Guerre mondiale, la pire catastrophe humaine de tous les temps. Les gens l’oublient… pire encore, ils créent une situation qui la rappelle. Or, je pense que l’une des responsabilités des plasticiens qui ont autant de temps libre pour faire ce qu’ils veulent, comme ils le veulent, est d’essayer de rendre le monde meilleur.

Est-ce pour accentuer cette nécessité d’attention que vous avez donné ce titre d’« Observatoires » à l’exposition ?

John M. Armleder :

En effet, mais il regroupe plusieurs significations. Quand j’ai été invité par le directeur Marc-Olivier Wahler, j’ai commencé à aller dans les réserves du Musée d’art et d’histoire où j’ai découvert quantités d’objets et de choses non identifiées. C’était fascinant. Le fait que tout cela ait été conservé, classifié ou non, parfois abîmé… Les donations imposaient de prendre du sublime tableau au lacet de chaussure… Ainsi, des objets cassés sont conservés car ils font aussi partie du patrimoine et je trouve cela très intéressant. Toutefois, je fais en parallèle référence à l’observatoire qui aurait dû être construit juste en face du musée. Ce projet fut abandonné, mais lorsque j’étais enfant, il y avait un autre observatoire que j’ai eu la chance de visiter et dans lequel j’ai pu observer le ciel. Au télescope, on ne voyait pas grand-chose à cause de la pollution lumineuse de la ville, mais j’étais fasciné par les reflets des lumières et il a, depuis lors, été reconstruit en dehors de Genève. L’exposition invite donc à contempler la collection, l’observer, la mettre en perspective et la présenter d’une manière spécifique, afin que le visiteur puisse se faire sa propre opinion.

Selon vous, comment peut-on observer ces œuvres ?

John M. Armleder : 

En général, dans les musées, lorsqu’on regarde une œuvre, on se fait sa propre interprétation, mais d’un autre côté, il n’y a jamais de définition définitive, car un avis peut toujours se discuter avec ses voisins. C’est quelque chose que j’ai toujours apprécié et qui fonctionne aussi avec les instruments de musique. Par exemple, il y a ici deux œuvres avec des guitares. Si quelqu’un regarde cette pièce à côté de vous, il pourra dire : « Tiens, les guitares sont de la même couleur que le tableau qui est juste à côté. » Un autre dira : « Ah, je connais le musicien qui a utilisé cette guitare », et sera davantage intéressé par le fait qu’elle soit de nouveau représentée. Un autre encore se concentrera sur la forme de l’instrument… D’une certaine manière, chaque expérience prend le sens dont vous avez besoin au moment où vous l’utilisez.

Vous aviez déjà collaboré avec Marc-Olivier Wahler pour un projet au Swiss Institute de New York, puis au Palais de Tokyo, de Paris. En quoi cette exposition est-elle particulièrement liée à la ville de Genève ?

John M. Armleder : 

Beaucoup de Genevois l’ignorent, mais au 17ème siècle, la ville fut attaquée par ses voisins, les Savoyards, dont la plupart étaient des escrocs, juste employés et payés pour mener la bataille. Une fois que Genève réussit à échapper à l’invasion, certains attaquants furent décapités et leurs têtes exposées sur des pieux dans toute la ville… Donc, nous vivons des temps cruels, mais des périodes plus sombres ont déjà existé. Là encore, cela devrait nous servir de leçon. Je suis un pacifiste convaincu depuis mon plus jeune âge et j’ai refusé de faire mon service militaire, qui était obligatoire à l’époque et m’avait conduit sept mois en prison pour n’avoir pas servi dans l’armée… C’était dans ce quartier donc cela me rappelle beaucoup de souvenirs… malgré tout, j’ai bien aimé travailler dans la salle des Armures. Il y en a d’époque, encore intactes et réfléchissantes et j’ai voulu créer un lien avec des films miroitants et des drapés de tissu métallique. Dans un jeu de cacher et de dévoiler, il était important pour moi de savoir comment aménager cet espace, afin de ne pas glorifier les armes, mais comprendre leur présence et leur fonctionnement.

 

Vous avez également valorisé une collection de cadres… A quoi cela renvoie-t-il dans l’histoire de l’art ?

John M. Armleder : 

Vous savez, parfois, les cadres valent plus que ce qu’ils encadrent… C’est souvent le cas dans les musées d’ailleurs…  Ici, si vous regardez le cadre, vous pourriez vous voir reflété car c’est une feuille de miroir. Le fait que les œuvres soient des cadres qui n’encadrent rien, ou reflètent votre reflet a toujours été intéressant pour moi. En 2009, j’avais participé à l’exposition « Vides » au Centre Pompidou, qui portait sur cette notion avec des artistes comme Gustav Metzger, Robert Barry et d’autres. Cela avait commencé avec la manifestation d’Yves Klein chez Iris Clert en 1958, qui était vraiment la première grande exposition où rien n’était exposé. Même s’il avait un peu triché car il y avait du champagne de couleur bleu au vernissage… C’était courageux de la part de Laurent Le Bon, dont c’était l’initiative, car la moitié du Centre Pompidou était remplie d’espaces vides et je trouve intéressant cette idée de ne rien exposer ou de tout montrer… Ce paradoxe est fondamental à mes yeux, car tout finit par être égal à rien, et il me semble que c’est important aussi sur le plan politique. Il faut prendre conscience que la mémoire s’efface et qu’il est de notre responsabilité de la raviver, afin de ne pas reproduire les catastrophes auxquelles nous avons contribué d’une manière ou d’une autre, par notre silence. Une exposition comme celle-ci, je pense, met en lumière cette problématique. Nous avons donc une responsabilité, en tant qu’individus, et plus particulièrement en tant qu’artistes, commissaires d’exposition ou professionnels de musée, de dénoncer ce qui pourrait arriver.

« Observatoires » semble donc être une exposition très personnelle…

John M. Armleder : 

Oui et non… J’ai beaucoup aimé la préparer mais, là-encore, et pour paraphraser Marcel Duchamp, je nourris le désir que le spectateur soit, en grande partie, auteur et créateur de son propre projet. C’est le principe de mes expositions en général…

 

 

Observatoires, Musée d’art et d’histoire de Genève, du 25 janvier au 25 octobre.

 

Propos recueillis par Marie Maertens

Photos : Michaël Huard

More Interviews
Tout voir