Laure Prouvost Voyage à Venise 08.05.2019 #art

L’image devient plus forte quand elle s’inscrit comme une mémoire

Née en 1978, Laure Prouvost représente cette année la France à la Biennale de Venise. Si elle vit aujourd’hui à Anvers, en 1999, elle s’installe à Londres où elle étudie au Central Saint Martins College of Art and Design puis au Goldsmiths College. En 2011, elle remporte le Max Mara Art Prize for Women avant d’obtenir, deux ans après, le prestigieux Turner Prize ! Depuis ses œuvres ont été montrées à la Biennale de Lyon, au New Museum de New York, au Musée de Rochechouart, au Palais de Tokyo, au Bass Museum de Miami, au Red Brick Art Museum de Pékin, au Haus Der Kunst de Munich, en Pologne, aux Pays-Bas, en Italie ou en Suisse… toujours dans cette ambiguïté entre la réalité et la fiction qu’elle aime construire par ses vidéos, installations et objets.

Vous représentez la France à la 58ème Biennale de Venise. Comment avez-vous élaboré ce pavillon, Deep See Surrounding You/Vois Ce Bleu Profond Te Fondre, dans la continuité de votre corpus ?

Je l’ai avant tout conçu comme un travail d’équipe, car il ne s’agit pas du pavillon d’une artiste, mais d’un ensemble d’énergies ayant rassemblé de multiples mains et cerveaux. Cette œuvre a été menée à partir de directions initiales, car je savais exactement où je voulais filmer ce road trip, tout en laissant place à une grande spontanéité. Le cœur de la vidéo tourne autour de l’idée du poulpe, ce ventre entouré de tentacules qui pensent en sentant… également en métaphore du caractère immédiat du film, nourri des dialogues des acteurs ou de leur manière de travailler. Nous nous sommes apprivoisés, tout en improvisant en permanence. Puis, lorsque nous avons approché le pavillon lui-même, je me suis posée la question de comment l’ouvrir, en dehors des grandes portes principales, et j’ai cherché à en intégrer tous les recoins et à me faufiler, comme une pieuvre peut le faire dans son environnement, en se rétractant, avant de reprendre forme.

Le poulpe sous-tend-t-il les thèmes principaux du film portant sur les liens entre les différentes générations et les pays ?

Oui, car le voyage au sens large est le sujet principal de ce pavillon. Il n’existe pas une seule finalité et l’œuvre n’est pas uniquement ce qui exposé, mais ce témoignage global de notre périple de plusieurs mois. Le voyage est à la fois l’opportunité de mener une exposition de cette envergure, tout en étant partis de la banlieue parisienne pour aller à Venise, en passant par Roubaix, Hauterives et Marseille.

Cela intègre l’idée d’une esthétique en train de se construire, non seulement sous le regard du spectateur, mais pour vous-même…

Il est vrai qu’à n’importe quel moment du tournage, des surprises pouvaient naître, et j’aime qu’au final, la vidéo, constituant le cœur du pavillon, soit projetée en boucle. La même histoire redémarre toujours, à l’image de la tentacule du poulpe qui ressent et ressent encore, car cet animal n’a pas de mémoire. Donc il retouche constamment la même chose, même si l’expérience demeure à chaque fois quelque peu différente. Le spectateur peut aborder le film de la même manière, en prenant ce qu’il a envie d’attraper en fonction de sa propre histoire. Par exemple, des scènes à Roubaix peuvent émouvoir ceux ayant fréquenté le type de cafés dans lesquels nous avons tourné ou se sentant touché par la fin de l’industrialisation. Chaque lieu avait son sujet pour moi.

L’un des personnages est une dame âgée, et vous avez réalisé de nombreuses vidéos où vous parlez de votre grand-mère, à l‘exemple de Wantee, mais la mer, très présente dans le film, n’est-elle pas aussi une allégorie de la mère ?

Complètement, d’ailleurs l’un des protagonistes, Benoît qui est un prêtre, dit à un moment à Marseille : « J’aime la mer, toutes les mers, j’aime ma mère… ». Ces jeux de mots valorisent, d’un autre côté, l’acte du voir qui, dans la langue anglaise, revêt une phonétique similaire entre « see » et « sea ». Peut-on être des yeux ? Peut-on être une mère (mer) qui sent et ressent ?

La vidéo témoigne, en parallèle, de références appuyées à l’histoire de l’art, tel qu’au Chien Andalou (1929), cosigné de Luis Buñuel et Salvador Dalí, ou au Saut dans le Vide (1960), d’Yves Klein…

En effet, j’ai fait référence à ce dernier dans l’idée de voler au-dessus et de surplomber les nations, comme un oiseau qui n’appartiendrait à aucune d’entre-elles. Ce sont, bien-entendu, des idéaux à l’instar de mon hommage au Palais idéal du Facteur Cheval, à Hauterives. J’assume une part surréaliste dans mon film, car ce moment de l’histoire de l’art questionnait beaucoup la représentation et ce que l’on observe, tout en jouant avec les mots et en considérant le langage ou les images comme une matière à malaxer.

Ressentez-vous une connexion avec d’autres vidéastes contemporains dans ce séquençage,  très rapide, de chaque plan et ce passage, très rythmé, d’une scène à une autre ?

Ce sont davantage les médiums comme la télé, le film ou la vidéo en général qui vont ainsi. La vie va dans ce sens, mais cette manière de filmer permet d’améliorer, d’exalter le moment présent. On capte, on ne capte pas… tout va vite, mais sur nos écrans, nous regardons à nouveau ces moments et des choses différentes apparaissent alors à chaque fois. Le monde me fait échos de cette rapidité, que parfois on semble ne pas pouvoir attraper, mais l’image devient plus forte quand elle s’inscrit comme une mémoire.

Cette vidéo est-elle d’ailleurs plus engagée que vos précédents travaux, en revenant sur les questions migratoires et écologiques, toujours dans votre style onirico-décalé ?

J’ai davantage pensé, en premier lieu, que j’étais invitée à représenter un pays, qui est la France. Donc par extension, le sujet était : Que symbolise-t-on ? Qui sommes-nous ? Pas uniquement notre nation mais que définit ce concept de nation ? Cela devient forcément un peu politique, sans le témoigner littéralement. Quand je dis : « Now, you’re like a bird, you belong to a nation… », je souhaite inscrire l’idée de conserver notre culture et la beauté de notre histoire, sans pour autant avoir de frontière. Cette idéologie est la plus attirante et a bien répondu à ma pratique, qui est toujours en lien direct avec le lieu dans lequel je suis invitée. Cela m’aide aussi en m’apportant le premier déclencheur de mon sujet.

Interview: Marie Maertens

Portrait et photos: Jean Picon & Michaël Huard

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