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Léa Chauvel-Levy

Effet miroir

15.12.2021

#littérature

Simone est la version accomplie de moi-même”

Lorsque Léa Chauvel-Levy découvre lexistence de Simone Rachel Kahn, la compagne dAndré Breton, sa fascination pour elle la pousse à prendre la plume pour imaginer son histoire. Entre réalité et fiction, Léa Chauvel-Levy livre un premier roman poignant. Formidable plongée dans les années 1920 et le mouvement surréaliste, le récit fait de Simone une héroïne ultra-contemporaine. Deux époques et deux femmes, unies par une sensibilité et une force de caractère saisissantes.

Comment Simone Rachel Kahn est-elle arrivée dans ta vie ?

Cest dabord une rencontre décisive, celle du galeriste Vincent Sator. Il ma raconté que sa grand-mère était elle-même galeriste à une époque où c’était difficile pour une femme de l’être. Elle avait deux galeries [rue de Seine et rue de Furstenberg, dans le VIe] où elle avait exposé tous les Surréalistes. Il sagissait de Simone Rachel Kahn, la première femme dAndré Breton, chef de file du mouvement surréaliste. La vie de Simone est méconnue; il me suggère alors de men emparer. « Mais on a peu de choses, donc il faudrait que ce soit une fiction ». Il me conseille de lire deux correspondances qui vont m’être précieuses : la correspondance de Breton à Simone, qui lui écrit tous les jours – il est fou amoureux delle; et la correspondance de Simone à sa cousine Denise Lévy, qui deviendra la muse dAragon. Le roman est né comme ça. Une épiphanie ! Un matin, lhistoire était là. Pendant sept mois, jai écrit.

Il a dabord fallu enquêter ?

Jai voulu percer le mystère Simone alors je suis partie à la pêche aux informations. Les gens qui lont connue sont morts. Sa famille connaît peu son histoire. Jai donc appelé des historiens, particulièrement Georges Sebbag, qui la un peu connue. Je suis allée en bibliothèque. Jai trouvé beaucoup sur Breton, Aragon, Soupault, et lensemble des personnages qui interviennent dans le récit, mais très peu sur elle. Il a donc fallu prendre le parti de la fiction, avec le blanc-seing de la famille.

Une des grandes forces du récit réside dans la puissance du discours intérieur de lhéroïne. Comment as-tu construit la psyché de Simone ?

Elle est frêle et fragile, tout en étant très décidée. Ses émotions sont un peu les miennes. Je lui ai donné de ma chair. Le point de départ dun roman, cest soi. La mélancolie, les états dépressifs… cest moi. Quand elle se bat avec le temps, cest lhistoire de ma vie. Je suis une grande amoureuse, alors je la fais tomber amoureuse comme je tombe amoureuse moi-même. Mais dautres éléments sont totalement fictifs. Je me suis amusée, c’était mon espace de liberté.

C’était important pour toi de construire une figure féministe ?

Cette femme, je voulais quelle avorte parce que javais deviné que Simone lavait fait aussi. Et je voulais pouvoir parler de la condition des femmes en 1920. Le gouvernement Deschanel a fait passer lavortement de délictuel à criminel. Disposer de son corps envoyait en prison; je voulais en parler. Je voulais parler du fait que la femme subit physiquement la force de lhomme. Je voulais rappeler que Simone était une figure féministe qui sest émancipée tôt du domicile familial; force que je nai pas eu. Je dis souvent que Simone est la version accomplie de moi-même. Je voulais quelle brille, comme je ny arrive pas, dune certaine façon.

Son rapport au dadaïsme est ambivalent…

Là encore, cest moi que lon retrouve en Simone. À lorigine, je naime pas les Dadas. Jai un rapport très classique à la langue. Le mouvement Dada est bruitiste, phonétique, rugueux. Cest une mise à mal de lorthographe et de la ponctuation. Ca na aucun sens, sinon celui de lintuition et de linconscient. La première fois quelle rencontre Breton, elle lui dit « Je déteste les Dadas. Je sais que vous êtes Dada. Voulez-vous quand même madresser la parole ? » Jai voulu une Simone forte intellectuellement, et qui fasse douter Breton… Mais elle va apprendre à les connaître, et à les aimer.

Et comme Simone, tu as appris à aimer les Dadas ?

Au fil de mes recherches, ils mont intéressée. Dun point de vue théorique, cest la renaissance. Cest comment on se relève des décombres de la guerre. Cest comment lart vainc. Breton a été infirmier pendant la guerre, Apollinaire a été blessé par un obus… Tous ces gens reviennent traumatisés, en cherchant à enterrer le monde davant pour le faire renaître par les mots et par la pensée.

Alors quen apparence, « Dada » rime souvent avec joie, avec performance !

Parce quil faut revivre ! Les soirées Dada sont délirantes. On se tond les cheveux, on se lance des patates à la figure, on chante, on se grime ! Tout le monde récite un poème en même temps, cest une cacophonie de non-sens, mais cest le but. Cest une déconstruction totale. Les arts se mêlent : littérature, cinéma, poésie, arts plastiques. Cest un moment de grande cohésion intellectuelle. Javais là un prétexte fabuleux pour parler de cette effervescence, de ce bouillonnement interdisciplinaire. Ils ont une façon de rire après avoir souffert qui est magnifique. Cest une victoire de la vie. Un sursaut vital ! Finalement, cest à limage du personnage de Simone, qui revit aussi dans ce roman. Elle se relève des traumatismes quelle subit.

Limmersion dans les années 1920 foisonne de détails. Comment as-tu travaillé à restituer cette époque ? 

Je ne connaissais pas la physionomie du Paris dalors. Jai lu la presse de l’époque et regardé des extraits filmés – beaucoup daméricains avaient filmé Paris en 1920. Javais quelques vagues repères mais je ne savais même pas comment ils téléphonaient ! Jai trouvé tout ça en décortiquant des articles, des revues de mode, et les fameuses correspondances. C’était énormément de recherche, jusqu’à savoir ce quils mangent et boivent.

Cest un premier roman. Comment sest déroulée l’écriture ?

Je m’étais toujours dit que j’écrirais un roman une fois dans ma vie. Ça a été intuitif et organique. Chaque chapitre est une scène. Je nai pas eu limpression de construire ce roman mais de le vivre. Après une scène, je me sentais comme Simone devait se sentir. Je réagissais aux émotions quelle ressentait et j’écrivais en fonction. Quand elle est déprimée, par exemple, il faut quelle aille faire de la gym. Un peu comme nous !

Être en symbiose avec son personnage principal, cela fait partie selon toi du processus d’écriture ?

Je rêvais souvent de Simone, elle ma vraiment accompagnée. Dautres auteurs mont confirmé que c’était une expérience quils avaient vécu aussi. Au moment de son avortement, jai eu une douleur extrême au ventre. Mon médecin ma assuré que je ne sombrais pas dans la folie mais que je réagissais par empathie !

Simone est surtout le récit dune histoire damour passionnée et subtilement érotique…

Je ne voulais pas que Simone se donne tout de suite à Breton. Javais très envie quelle soit réservée, pudique, et qu’il soit à sa merci. Je nai pas énormément de sympathie pour lui mais jai voulu redorer son blason en le rendant relativement jovial et surtout tributaire des états amoureux de Simone. Je voulais quil soit secondaire par rapport à sa force à elle. Dans ce sens, je voulais la mettre une bonne fois pour toute dans la lumière. Alors que dans la vraie vie, ce n’était pas le cas. Ça ne sest pas passé comme ça. La passion était totalement réciproque. Mais je voulais inverser les tendances. Javais envie de penser les choses différemment : que lhomme blanc soit plus vulnérable que la femme, quelle puisse tenir les rênes de leur histoire.

Le roman et la vie fictive de Simone sont achevés. Quelle est la suite pour toi ?

Je ne veux pas passer à autre chose. Je narrive pas à la laisser. Jaimerais écrire un documentaire sur la vie réelle de Simone Kahn, ou qu’elle soit adaptée pour le cinéma. Mais l’écriture est là, centrale. Je choisis d’écrire.

« Simone », de Léa Chauvel-Levy, aux Éditions de l’Observatoire

Interview : Marie Cheynel

Portrait : Cléa Beuret

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