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10.06.2022 #art

Jean Pierre Raynaud

L’enfance comme arme

« Je vis seul, je n’ai pas de téléphone portable, ni d’Internet. La seule chose que je fais, c’est créer. Depuis 60 ans. »

La légende de la scène artistique contemporaine française fait l’objet d’une exposition à la galerie Dutko, quai Voltaire, à Paris, où est mis en lumière son travail sur les drapeaux des nations. Cette page de garde de son dictionnaire a éveillé notre curiosité. Nous l’avons interviewé sur ce travail unique dans l’histoire de l’art.

L’exposition à la galerie Dutko, L’enfance comme une arme, semble éminemment politique. Pourtant, vous vous en défendez. Expliquez-vous.

Lorsque je me suis emparé des drapeaux pour la première fois, en 1998, je les ai montés sur des châssis, comme la toile d’un peintre. Ces drapeaux représentent la réalité d’un pays. Je ne voulais pas intervenir dessus initialement. L’art se confrontait instantanément au réel. Ça me rappelait également mes débuts, où sans le sou, je démontais des panneaux de signalisation pour m’en servir de toile ! L’irruption du réel dans mon univers m’a toujours attiré.

Mais pourquoi avoir choisi ce symbole ?

Les drapeaux synthétisent comme nul autre moyen, une nation. Couleurs, graphisme, symboles, ils résument l’histoire et la géographie d’un peuple. L’efficacité est stupéfiante. Il n’y a pas d’artifice. C’est un univers assez proche du mien. J’aime les formes graphiques simples et les couleurs primaires. J’ai donc trouvé une correspondance visuelle naturelle entre cet univers et le mien.

Vous refusez qu’on parle de politique alors même que vous avez cherché à travers ce travail à rencontrer des hommes éminemment politiques.

Je n’imaginais pas en tendant le drapeau cubain sur un châssis que je serai reçu à déjeuner par Fidel Castro, comme un chef d’Etat, avec tapis rouge et fanfare sur le tarmac ! Mais Castro était un homme de culture et doté d’un sens artistique aigu. Il n’était pas question que l’on parle de politique. Il trouvait ma démarche intéressante et il souhaitait que je partage avec lui cette idée. De la même façon, j’ai rencontré Kadhafi. Son drapeau, un monochrome vert, couleur de l’Islam, était le reflet de la piété qu’il revendiquait. Je trouvais intéressant d’aborder ce sujet. Puis je suis allé en Corée du Nord où on m’a menotté comme un dissident avant de me libérer après que j’ai pu m’expliquer sur ma démarche, qui je le répète, n’était pas politique, mais purement artistique. Alors évidemment, s’agissant de régime politique autoritaire, on me fait souvent ce procès d’intention : j’aurais une forme de fascination pour les tyrans ! C’est faux ! La preuve, j’ai passé tout autant de temps avec le Prince Rainier de Monaco !

En 2005, vous décidez de faire évoluer ce travail, avec ces fameux canards en plastique. Quel message vouliez-vous faire passer ?

Je voulais que l’innocence de l’enfance prenne le pas. J’ai commencé par le drapeau d’Israël car il me semblait que l’histoire de ce pays avait besoin d’être enveloppée de l’insouciance. Ce canard de fête foraine, avec ses nuances fluorescentes, offrait le contraste idéal. La naïveté rencontre la réalité. J’ai pensé à ces chambres d’enfants, où sur le tapis, restent jonchés des jouets en plastique. C’est la vie avec un grand V, une chambre d’enfant. Le contraste, d’un point de vue artistique une fois encore, me semblait intéressant.

Mais ça n’est pas aussi fortuit que vous le dites, puisque tous ces canards sont strictement alignés dans le même sens.

Vous avez vu juste. Une fois que j’avais trouvé ce symbole, j’ai voulu y ajouter du sens. J’ai pensé aux vols des oiseaux migrateurs. Prenez les canards, ou les cigognes par exemple. Elles sont toutes alignées et partent dans la même direction. Celle de l’espoir de rencontrer un climat plus clément. Dès lors, j’ai pensé que de faire se correspondre la pureté d’un univers enfantin à l’espoir d’une terre promise apportait un nouveau souffle à ce travail.

Dernière question : à l’aune de la situation politique, pensez-vous que ce travail revête un aspect néanmoins bien plus politique ?

C’est totalement fortuit. Ce travail remonte à 1998, puis 2005. Quant à l’exposition, elle a été décidée bien avant le déclenchement de cette guerre. Le drapeau Russe n’est donc pas en soit plus important qu’un autre dans mon travail. Sinon, le drapeau ukrainien aurait évidemment été présent. Je n’aurai pas pu passer à côté. Je concède donc que cette exposition, qu’elle le veuille ou non, prend un relief très particulier au regard de la période que nous traversons.

 

Interview : Nicolas Salomon

Photos : Thomas Smith

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