Lolita Chammah Sur la liberté de créer 19.09.2018 #cinéma

Il y a dans la culture italienne quelque chose de sanguin, une liberté dans l’expression de ses émotions dans laquelle je me reconnais complètement.

Le 8 septembre dernier s’est conclue la 75ème édition de « la Mostra », le célèbre Festival International de Cinéma de Venise. Quelques jours auparavant, nous avions eu le plaisir d’interviewer l’actrice française Lolita Chammah, présente au Festival avec le film “At Eternity’s Gate” réalisé par Julian Schnabel et dont l’acteur principal Willem Dafoe a reçu la Coupe Volpi de la meilleure interprétation masculine. Le soir de la projection du film, Lolita a foulé le tapis rouge sublime dans une longue robe rose du créateur Alexis Mabille. À l’occasion de notre rencontre, je la retrouve sur la plage mythique de l’hôtel Excelsior, heureuse. Elle m’avoue ne pas avoir envie de repartir et quitter ce beau rêve et me dit redécouvrir son côté méditerranéen à chaque fois qu’elle foule le sol italien.

Ton côté méditerranéen ? Avec ton teint pâle et ta chevelure blonde vénitienne, tu pourrais être sortie d’un tableau de Tintoretto, quelles sont tes origines et de quelle façon ont-elle déterminé la femme et l’actrice que tu es ?

Ma mère est française, mon père a des origines italiennes et il a vécu et travaillé très longtemps en Italie. Moi-même, je me sens très italienne car j’ai appris à lire et écrire en italien très tôt. Même si j’ai toujours vécu en France, je considère l’Italie véritablement comme mon deuxième pays. J’aime beaucoup le cinéma italien, les grands classiques mais aussi le cinéma actuel qui reste très puissant malgré les difficultés de l’industrie cinématographique. Nos origines, notre histoire et référents culturels déterminent ce qu’on est et pour ma part mes racines italiennes définissent en grande partie la femme et l’actrice que je suis. Il y a dans cette culture quelque chose de sanguin, une liberté dans l’expression de ses émotions dans laquelle je me reconnais complètement. Le rapport à l’enfance aussi. Cet été, j’étais en vacances dans les Pouilles à Lecce (très belle ville par ailleurs) avec mon fils et j’ai pu vérifier à quel point l’enfant est roi. Non pas dans un rapport malsain, bien au contraire : l’enfance fait entièrement partie de la culture italienne et chez moi, dans ma famille, il y a quelque chose de cet ordre là.

“At Eternity’s Gate” est une coproduction entre le Royaume-Uni, la France et les États-Unis. Comment c’était de travailler avec des artistes internationaux notamment Julian Schnabel et Willem Dafoe ? Et comment a été accueilli le film lors de la projection en Sala Grande ?

Travailler avec Julian Schnabel et Willem Dafoe a été une très belle opportunité. Willem Dafoe est un très grand acteur, très généreux, et tourner les deux scènes que j’avais avec lui, en anglais et en français, a été un pur plaisir. Julian Schnabel est un personnage très singulier que j’aime beaucoup, un grand enfant avec une folie attirante, quelqu’un de décalé. Le film a été très bien compris par le public dans ce qu’il a précisément de singulier et de décalé. C’est un merveilleux film sur Vincent Van Gogh, mais c’est surtout un film sur la difficulté de créer, sur l’être au monde d’un artiste. J’aime cette phrase de Van Gogh : « la normalité est une route pavée, on y marche aisément mais les fleurs n’y poussent pas ». C’est magique et hors du temps de présenter un film dans un grand festival comme celui de Venise et j’étais très heureuse de participer à cette aventure avec autant d’acteurs formidables : Oscar Isaac, Mads Mikkelsen, Mathieu Amalric, Emmanuelle Seigner, Niels Arestrup, et bien d’autres.

Est-ce la première fois à la Mostra de Venise ? Quelles sont tes impressions concernant ce Festival par rapport au Festival de Cannes que tu connais bien et dont tu as été jurée pour le prix du documentaire l’Oeil d’Or, lors de la dernière édition ?

Ce n’est pas la première fois que je participe à la Mostra. J’était venue présenter le film “l’Intrus” de Claire Denis en 2004. J’ai un souvenir très cher lié à ce moment : j’étais accompagnée du producteur Humbert Balsan, un homme que j’aimais beaucoup et qui nous a quittés depuis, lequel s’amusait à dire que j’étais sa « Lolita » en référence au fait que lui même s’appelait Humbert comme le narrateur du roman de Nabokov. J’ai un attachement très particulier au Festival de Cannes, tout y est magique et fou, mais ce que j’apprécie à Venise, c’est le côté plus doux, familial, presque artisanal.

Tu as une actualité très riche en ce moment. Peux tu nous parler du projet théâtral “S’aimer quand même”, avec Isild Le Besco et Elodie Bouchez ?

En mai dernier, nous avons créé un spectacle à la Ménagerie de Verre avec Isild Le Besco et Élodie Bouchez, à partir du livre d’Isild Le Besco « S’aimer quand même ». On a fait un travail entre la danse (avec la danseuse Nina Dipla), le son, le texte, la musique, le chant, en empruntant plein de chemins différents autour de son texte. Cela a été une aventure merveilleuse qu’on tourne en ce moment dans des théâtres, mais aussi dans des festivals littéraires. J’aime les projets transversaux car ils nourrissent et ouvrent l’esprit et la recherche. En ce moment on prépare un film avec Isild qu’elle écrit et que je vais co-produire et dans lequel je vais jouer avec Élodie Bouchez. Nous avons noué une vraie amitié et le travail avec elles a été extrêmement agréable et très fort humainement. Ce métier est tellement étrange parfois, difficile, les relations sont compliquées et il faut être très solide pour avancer. Aussi la douceur qu’on ressent lorsqu’on trouve une « famille » est très précieuse. Avec Isild et Elodie, on est en confiance les unes avec les autres et on se sent libres dans notre création. Et la liberté est très importante quand on est acteur. Moi, j’ai besoin de cela.

Tu es actrice depuis l’enfance, tu as une filmographie très importante, tu as tourné pour la télévision, tu joues au théâtre et tu as aussi des projets de mise en scène et de réalisation. Comment vis-tu cet éclectisme et peux tu nous parler de tes projets futurs et notamment de ton projet de film ?

Ma filmographie et mon parcours sont forts car j’ai eu la chance de traverser des projets merveilleux, la chance qu’on m’écrive des premiers rôles pour le cinéma, la chance de faire des très belles rencontres avec des cinéastes talentueux. J’ai un parcours éclectique, et même si le cinéma d’auteur reste mon créneau principal, j’ai eu l’opportunité de travailler aussi au théâtre, à la télévision, dans des mondes très différents. Mais si tout cela paraît glorieux vu de l’extérieur, je pense qu’il y a chez moi, comme chez beaucoup d’acteurs certainement (et c’est aussi une force), une forme d’insatisfaction et de doute permanents. Cet état d’insatisfaction est un moteur important pour moi car il anime mon désir de créer et mon besoin d’écrire. C’est vrai qu’en ce moment je suis en train d’écrire un film, mais de façon plus urgente et plus immédiate j’ai écrit un texte littéraire qui sera bientôt publié. Il s’agit d’une sorte de récit autobiographique ou de roman d’autofiction, je ne sais pas comment l’appeler, mais j’ai eu cette exigence très forte d’écrire et créer mes propres mondes. Quand on est acteur, on subit un double mouvement : d’une part on est pris par une forme d’inconscience un peu folle, l’amour d’être dirigé, presque manipulé par quelqu’un d’autre ; et d’autre part on a besoin de s’échapper de toute ingérence pour être totalement maître de soi. L’écriture me permet cela : exprimer ce besoin d’être, d’exister par moi même, de faire le portrait de moi-même par moi-même, m’échapper par moments aux différents portraits que les autres font d’eux à travers moi. Car au fond, filmer ou diriger quelqu’un ce n’est que ca : un portrait de soi tiré à l’infini. Aussi, si j’aime me faire diriger et me laisser guider par les mains et l’esprit de quelqu’un d’autre, j’ai parfois besoin d’avoir le contrôle pour me diriger là où je veux et vers qui je veux. Dans l’histoire avec Isild et Elodie, il y a quelque chose de cet ordre là, quelque chose qui m’appartient.

« Moi, maman, ma mère et moi », de Christophe Le Masne présenté au dernier Festival d’Angoulême;
« Rabbit Hole », une pièce de théâtre avec Julie Gayet, en tournée dans toute la France et au théâtre des Bouffes parisiens à partir du mois de janvier;
Interview : Irene d’Agostino
Portraits : Pierre Mouton
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