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21.11.2018 #mode

Paul Smith

La passion du vêtement

Je ne suis pas l’un de ces créateurs qui disparaissent dans leur tour d’ivoire et oublient qui paie leurs factures

2018 est une année spéciale pour Paul Smith, celle du 25ème anniversaire de l’ouverture de sa première boutique à Paris, désormais incontournable adresse située au 22 Boulevard Raspail. Un choix audacieux à l’époque car loin des quartiers “à la mode”. Mais pour Paul Smith, l’instinct et la passion ont toujours pris le pas sur les calculs et les tendances. Avec près de cinquante ans de carrière au compteur, le styliste est aujourd’hui l’un des plus grands créateurs de sa génération, adoubé par la Reine et Officier de la Légion d’Honneur. À Paris comme chez lui, Paul Smith nous parle ici de style, d’inspiration et surtout, de passion.

Vous célébrez cette année les vingt-cinq ans de votre première boutique parisienne. Qu’est-ce que cela représentait pour vous à l’époque ?

Je ne pense pas exagérer en disant que c’était un grand moment ! Je connaissais bien ce quartier de Paris dans lequel j’avais passé beaucoup de temps et que j’affectionnais déjà particulièrement. Je n’avais pas les moyens de m’offrir une boutique dans un quartier plus “établi” ou “à la mode” à l’époque, j’ai donc choisi de faire confiance à mon instinct et d’ouvrir sur le boulevard Raspail, et je ne le regrette pas.

Votre style est l’incarnation de l’élégance à l’anglaise associée à une certaine irrévérence et un sens du détail unique. Pourtant vous avez présenté votre toute première collection à Paris, et aujourd’hui vos défilés font partie du calendrier de la semaine de la mode parisienne. Peut-on dire que vous êtes le plus parisien des créateurs britanniques ?

Ce serait en tout cas très généreux et très flatteur ! Je suis fier de faire partie du calendrier de la semaine de la mode parisienne depuis des années, et je suis si reconnaissant envers les Parisiens pour m’avoir accueilli les bras ouverts. Je pense que ma Légion d’Honneur n’y est pas non plus pour rien !

À quel point vous inspirez-vous de votre propre style et de vos expériences personnelles pour vos collections ?

Ils sont presque indissociables. Mes créations viennent du cœur. Je veux que mes vêtements soient beaux, c’est évident, mais surtout pratiques et faits pour être portés. C’est là tout l’esprit de Paul Smith. Je travaille aussi dans ma boutique presque tous les samedis, je discute constamment avec mes clients, j’écoute leurs commentaires et je les applique à mon processus créatif. Je ne suis pas l’un de ces créateurs qui disparaissent dans leur tour d’ivoire et oublient qui paie leurs factures à la fin du mois !

Vous dites que l’inspiration peut se trouver partout (ce qui a donné le titre de votre livre “You can find inspiration in everything”). Y a-t-il des personnalités qui vous ont toujours inspirées ?

Ma femme Pauline a toujours été ma plus grande source d’inspiration. Sans elle, il ne fait aucun doute que je ne serais pas là aujourd’hui.

La photographie, la musique (citons votre ami David Bowie) et le cyclisme font partie intégrante de votre vie. Vous en inspirez-vous pour vos collections?

Avez-vous vu des photos de mon bureau ?! C’est une véritable caverne d’Ali Baba : des étagères qui s’écroulent presque sous le poids des livres, des vinyles du sol au plafond et beaucoup (beaucoup !) de vélos ! Ce sont des objets qui m’entourent au quotidien et qui sont une source inépuisable d’inspiration autant pour moi que pour mon équipe.

Vous dites parfois être devenu styliste “par hasard”…

Quand j’étais plus jeune, je rêvais de devenir cycliste professionnel. Un rêve auquel j’ai dû renoncer à cause d’un accident lorsque j’étais adolescent. Je me suis retrouvé à l’hôpital, sans espoir de pouvoir à nouveau monter sur un vélo. C’est à l’hôpital que j’ai rencontré des étudiants en art qui m’ont ouvert la porte d’un monde créatif dont je ne soupçonnais pas l’existence. On peut dire que je suis véritablement tombé dans la mode !

Comment votre travail a-t-il évolué depuis vos débuts ? Aujourd’hui les réseaux sociaux ont pris une place considérable dans l’industrie de la mode. Comment vous les êtes-vous appropriés ?

La mode a toujours été une industrie très compétitive, mais elle l’est aujourd’hui plus que jamais. Beaucoup de maisons jouent sur les mêmes tableaux, et tout va beaucoup plus vite aujourd’hui. C’est très difficile de jongler avec toutes les problématiques, surtout lorsque l’on est une entreprise indépendante comme l’est Paul Smith. Mais j’aime toujours me lever le matin pour aller travailler, et c’est ça l’essentiel !

Croyez-vous que l’on peut être “à la mode” aujourd’hui ?

Je dis toujours que que le style est un état d’esprit, et non ce que l’on porte.

Quel a été le plus grand moment de votre carrière ?

C’est de ma constance dont je suis le plus fier. Je suis en activité depuis presque cinquante ans, et la croissance de Paul Smith a toujours été stable, organique même. Il n’y a jamais eu un moment d’explosion. Selon moi, c’est la raison pour laquelle Paul Smith a conservé son succès si longtemps. Lorsqu’on connaît une croissance trop importante, le risque d’un déclin accéléré est d’autant plus fort.

À l’heure où l’on mise tout sur l’expérience client (à travers les campagnes sur les réseaux sociaux, les défilés de mode grandioses…) à quoi peut-on s’attendre d’une boutique Paul Smith?

À quelque chose de différent ! J’ai débuté ma carrière avec une minuscule boutique de trois mètres sur trois qui n’était ouverte que trois jours par semaine. Je mets beaucoup de passion dans mes boutiques et j’essaie toujours de leur donner leur individualité. D’un cube rose bonbon sur Melrose Avenue à Los Angeles à une cabine d’essayage recouverte de milliers de yens dans ma nouvelle boutique à Kings Cross, chacune est véritablement unique !

La marque Paul Smith n’existerait pas sans votre personnalité. Comment voyez-vous l’avenir ?

“La même chose, s’il vous plaît !”

Propos recueillis par Maxime Der Nahabédian

Portrait et photos: Pierre Mouton

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