Charles Carmignac Rendez-vous à Porquerolles 11.06.2018 #art

L’idée n’est pas que cette fondation soit uniquement liée à la personnalité de mon père, mais qu’elle s’impose comme un lieu vivant et ouvert

Inaugurée le 1er juin à Porquerolles dans le Var, la Fondation Carmignac est l’œuvre d’un duo père et fils. Édouard Carmignac collectionne depuis de très nombreuses années et en avait fixé la genèse, avant qu’il ne soit rejoint par son fils Charles, ancien membre du groupe Moriarty et à l’origine de bien d’autres initiatives. Il a prouvé qu’il avait hérité du goût de l’entrepreneuriat familial, tout en ayant apporté son sens poétique et du verbe.

Votre Fondation a été inaugurée il y a quelques jours. Comment avez-vous vécu et ressenti ce moment ?

C’était un peu sous la forme d’une transe au sens d’une véritable énergie collective, comme dans ces mouvements de danse qui s’emparent d’une population entière. Tout le monde se met dans un mouvement, enclenché collectivement et naturellement. D’ailleurs, cela n’était pas uniquement le cas de ce jour précis, mais cette énergie a grandi sur plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Comme toute aventure sur une île qui se respecte, il y a eu beaucoup de péripéties, d’embûches et de rebondissements, telle une véritable épopée. Dans le Sud, nous avons vécu le pire hiver depuis 40 ans, avec des trombes d’eau, des torrents de boue qui ont entraîné des traversées impossibles et des travaux ralentis… À cette inertie imposée a répondu ce dynamisme décuplé.

Comment, après votre parcours dans le journalisme et la musique, avez-vous rejoint cette aventure familiale ?

En effet, j’avais commencé par une formation d’économiste, car c’était la seule science enseignée dans les écoles de commerce, puis j’ai fait du journalisme à Sciences-Po Paris. J’ai également été dans le développement et collaboré avec Jacques Attali à PlaNet Finance, où je travaillais sur la micro-finance, puis j’ai créé un journal dont le but était de présenter l’actualité de manière pédagogique, comme une action citoyenne, que j’ai vendu au groupe Les Echos. J’aime que l’économie soit un domaine qui peut paraître un peu distant et froid alors que nombre de facteurs irrationnels, humains et d’équations magiques font que les gens se trompent tout le temps… J’ai par ailleurs un groupe d’amis avec lesquels nous avons commencé à jouer de la musique au lycée, qui est devenu Moriarty. Nous avons joué durant vingt ans, avons tourné très intensément pendant dix ans, dans plus de trente-cinq pays. Nous avons réalisé cinq albums qui ont tous été disque d’or et, en parallèle, j’avais créé en 2004, une agence d’écriture sous formes d’énigmes, donc à plusieurs couches de sens, qui s’appelle Ma langue au chat, que j’ai également cédée depuis trois ans. Pour moi, tous ces chemins, qu’il soient dans l’économie, le journalisme, le développement, l’écologie, ou l’engagement politique, notamment auprès du mouvement citoyen Colibris, par exemple, mais aussi la musique et les arts, ont nourri mon travail actuel ici.

Comment, enfant, avez-vous vécu d’être au milieu de la prestigieuse collection constituée par votre père qui, comme on peut le voir à la fondation, contient des Andy Warhol, Roy Lichtenstein, Jean-Michel Basquiat, Gerhard Richter, Keith Haring…?

Mon père a en effet élaboré une collection qu’il a d’abord montrée à la maison, puis dans ses bureaux, avant de la dévoiler au grand public, comme ici. Mais au départ, il n’avait pas beaucoup d’argent, donc j’ai le souvenir qu’il demandait à ma mère de reproduire des tableaux… Ensuite, il a acquis une lithographie de Max Ernst, qui m’avait marquée, mais c’est surtout la musique qui était présente en tant qu’objet artistique dans la maison. Mon père mettait même mon berceau aux pieds des enceintes, avant qu’il ne m’emmène voir des concerts bien plus tard… Il écoute de tout, sauf peut-être du hard rock métal, mais beaucoup de jazz, de blues, de classique, de rock, des chants d’animaux… Son rapport aux œuvres est particulier car dans son appartement à Porquerolles, il n’y a rien, tandis qu’en Normandie, il a exposé de nombreuses pièces magnifiques comme un petit tableau de Raoul Dufy, un Jenny Holzer ou un Francesco Clemente…

Aurez-vous votre mot à dire concernant les futures acquisitions de la Fondation Carmignac ?

Totalement, mais comme je viens du spectacle vivant et de la musique, je suis naturellement attiré par des pièces qui ne sont pas seulement visuelles. Je vais vers de celles qui jouent sur l’invisible, l’inconscient, ce qui peut se définir en creux ou en négatif, quand on y passe du temps. Des œuvres qui se déposent dans la durée et de manière discrète dans l’esprit du visiteur.

L’artiste Korakrit Arunanondchai, qui fait partie de la collection, témoigne notamment de cette énergie et réalise des performances. C’est un travail que vous aimez particulièrement ?

Oui et j’aime l’accrochage choisi par le commissaire Dieter Buchhart, nourrissant de nombreux dialogues entre différentes générations et des plasticiens iconiques qui ont fortement influencé les plus jeunes. Notamment dans l’exposition, il y a ce rapport entre Yves Klein et Korakrit Arunanondchai, ou un questionnement sur comment Pablo Picasso a-t-il été assimilé par Alexander Calder ou par Maurizio Cattelan. C’est aussi un accrochage sur le rapport père-fils et, c’est plus personnel, sur la manière dont les influences et la sensibilité de mon père se sont mêlées aux miennes. Nous nous complétons, à la fois dans la façon de concevoir le projet, l’esprit du lieu ou le choix des œuvres… Même quand des choses m’échappent dans ses sélections, cela m’intéresse de comprendre pourquoi et vice-versa. L’idée n’est pas que cette fondation soit uniquement liée à la personnalité de mon père, mais s’impose comme un lieu vivant et ouvert.

Il y aura d’ailleurs un programme de résidences de jeunes plasticiens. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

Oui, c’est une volonté dans l’ADN de la fondation d’insuffler un espace de création duquel puisse émerger des œuvres, mais aussi des idées et des réflexions, en rapport avec le fait que nous sommes immergés dans le vivant. Nous sommes dans un parc national, un site protégé, avec un conservateur botanique, qui est un trésor de vie que l’on doit retrouver dans notre proposition artistique. Elle se doit d’être bouillonnante ! J’aimerais aussi faire l’inverse de ce qu’on conçoit habituellement, à savoir demander à des plasticiens d’aller vers la performance, en conviant des gens du spectacle vivant à glisser vers la création de pièces plus tangibles. Pour cette inauguration, nous exposons 70 œuvres sur les 300 que compte la collection, auxquelles s’ajoutent des prêts extérieurs ou la vingtaine de commandes spécifiques imaginées avec certains d’artistes venus passer du temps ici et qui se sont inspirés du lieu.

Vous êtes sur une île, qui revêt toujours ce caractère à part, un peu sauvage, et vous avez insisté, lors de votre communication, sur le fait que vous ne voulez pas que cette fondation soit juste une marchandise culturelle. C’est une immersion, un lieu que l’on visite pieds-nus… Comment voulez-vous la présenter aux visiteurs ?

C’est vrai qu’on ne va pas visiter notre fondation entre deux rendez-vous au supermarché… Ici, on est éloigné de l’environnement familier et quotidien. On prend un bateau, on largue les amarres, on traverse la mer et on prend un verre. On arrive physiquement et symboliquement sur l’autre rive et quand on met le pied sur une île, on a toujours l’impression qu’il peut se passer quelque chose. C’est un lieu d’aventure se mettant d’autant plus en scène sur un parc national, protégé et classé, avec des espèces endémiques et premières n’existant qu’ici. S’opère ensuite une sorte de purification qui transforme en radicalité le contact nourri avec les œuvres, tout simplement car nous sommes à l’écart du monde, mais pour mieux s’y plonger. Ici, nous sommes confrontés à des questions essentielles et, en tant que site protégé, la présence au monde y est interrogée. C’est à la fois un lieu de protection, mais aussi de tourisme massif qui accueille un million de personnes par an, donc la question de l’impact de l’homme sur l’environnement est quotidiennement posée. Même si c’est un cadre enchanteur, l’idée est de confronter le public avec une réalité qui peut être cruelle et violente. La collection est parfois coup de poing et rentre-dedans, notamment avec son pendant le Prix Carmignac du photojournalisme que nous décernons depuis 2009. Dans un lieu certes apaisé, nous créons des conditions de regard plus pénétrantes afin de soulever des questions que l’on puisse entendre au mieux.

J’avoue que l’idée de l’île m’évoque La Possibilité d’une île de Michel Houellebecq et dans cette manière de creuser au cœur de l’humain, également dans sa réalité crue, vous ne semblez pas si éloignés…

Plus on est dans un cadre pur, plus on regarde sa propre société, car on se met à l’écart pour s’observer soi-même. Notre collection porte sur la société d’aujourd’hui, avec des artistes très incisifs et critiques envers le monde et ses nouvelles technologies. D’ailleurs Dieter Buchhart a nommé l’exposition Sea of Desire, une référence au Meilleur des Mondes, écrit en 1931 non loin de Porquerolles, à Sanary-sur-Mer. Ce livre évoque une société présentant, en surface, nombre d’avantages, même si tout semble un peu mou, avant que l’on ne découvre une grande manipulation des esprits et un contrôle des données ou des cerveaux. C’est une prophétie que l’on retrouve aujourd’hui, notamment dans les dérives informatiques ou le scandale de Cambridge Analytica. Donc certes, notre écrin est merveilleux, mais nous souhaitons y montrer aussi la réalité des choses.

Quelles sont les œuvres qui vous touchent le plus dans cette première exposition ?

J’aime particulièrement une installation de Jaume Plensa qui se trouve dans les jardins, et qui représente trois immenses visages énigmatiques, jouant sur les sens comme l’est l’ensemble du parcours. Car les visiteurs sont conviés à le débuter après avoir goûté un breuvage initiatique, le parcourir toujours en sentant la présence du sol sous leurs pieds, avant de finir par une dégustation de vin… Tous les sens sont sollicités et jouent sur la notion du temps. Certaines œuvres vous renvoient à vous-mêmes, dans ce que Vassily Kandinsky résumait par « les chercheurs de l’intérieur dans l’extérieur ». Une pièce forte nous propulse toujours en nous-mêmes. Une partie de notre visite se fait également dans la forêt, qui est un espace intérieur, et le parcours global s’appelle L’île intérieure témoignant de ce double voyage, physique et mental, qui s’opère sur un archipel…

Interview : Marie Maertens
Portrait et photos : Jean Picon

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