Gilbert & George There Were Two Young Men 02.07.2019 #art

Nous recréons un monde à partir d’un sujet. Comme lorsque vous fermez les yeux, vous concevez la réalité d’une manière nouvelle.

Inénarrable et inclassable duo d’artistes travaillant ensemble depuis la fin des années 1960, Gilbert & George sont venus présenter une série de dessins à la Fondation Louis Vuitton. Nés respectivement en 1943 et 1942, ils se sont rencontrés en étudiant la sculpture à la St Martins School of Art. Ils ont reçu le Turner Prize en 1986 et ont porté les couleurs du Royaume-Uni à la Biennale de Venise de 2005. Reconnus internationalement, notamment par leur propre image démultipliée à l’infini et se mêlant à une culture fort britannique, ils avaient été exposés dernièrement en France dans un solo-show à la Galerie Thaddaeus Ropac, à Pantin. 

Vous présentez à la Fondation Louis Vuitton un ensemble complet de There Were Two Young Men (avril 1971), une « Sculpture-au-fusain-sur-papier » en six parties qui appartient à la Collection de la Fondation et s’inscrit dans une série de 13 corpus différents, créés entre 1970 et 1974. En quoi est-ce important de travailler par série ? 

Nous pensons et ressentons les choses ainsi. Nous commençons toujours avec un sujet unique que nous développons, scrutons et analysons jusqu’au point ultime. Nous ne croyons pas à l’image unique, d’autant plus que ce n’est pas toujours la meilleure et qu’elle ne permet pas de pénétrer un sujet. Or, une deuxième, puis une troisième représentation… offre la possibilité de s’améliorer. Nous produisons beaucoup jusqu’à aller au cœur du sujet et à l’épuisement. Ainsi, pour notre dernière série des Beard Pictures (exhibées à la Galerie Thaddaeus Ropac de Pantin d’octobre 2017 à janvier 2018), nous avions par exemple conçu 122 images… C’est comme écrire un roman, nécessitant un certain nombre de pages pour retracer l’ensemble d’une idée. 

Cela signifie-t-il que votre travail est tout autant formel que conceptuel ? 

Nous recréons un monde à partir d’un sujet. À la manière dont on lève son verre avant d’entamer un toast ou d’une porte s’ouvrant vers un autre univers. Comme lorsque vous fermez les yeux, vous concevez la réalité d’une manière nouvelle.

Y a-t-il beaucoup d’ironie dans votre travail ?

Peut-être pour le spectateur, mais pas pour nous. Nous n’allons jamais à l’atelier en nous disant nous allons y introduire de l’ironie. Qu’est-ce l’ironie d’ailleurs ? C’est un concept que beaucoup emploient sans en connaître la définition exacte, différent de l’humour et dont l’idée est peut-être davantage de s’éloigner du premier degré de la réalité. Notre travail est très simple et peut être interprété à plusieurs niveaux. Chaque image permet plus qu’une lecture, même si nos derniers travaux portent sur un sujet global de sécurité, qui est le problème général de notre monde d’aujourd’hui.

Vous placez-vous donc en témoin de la société dans laquelle vous vivez ? 

Nous voulons être engagés avec l’ensemble du public, pas uniquement le monde de l’art. La dimension morale est très importante, comme celle de l’humanisme ou le fait d’être ensemble, sans le secours de Dieu. Toutefois, nous n’affichons jamais qu’il s’agit d’art moderne ou contemporain, mais d’une façon de vivre. Nous reflétons le monde moderne et le pensons en image, estimant que l’art survivra à la vie. Par exemple, le monde n’a plus été le même après William Shakespeare ou Vincent Van Gogh. L’image revêt également le pouvoir d’informer les générations futures. Depuis que nous avons commencé, en 1967, la société a énormément changé et nous y avons contribué, d’une certaine manière. 

Comment, dans l’ampleur des photographies que vous possédez à l’atelier, en sélectionnez-vous certaines pour les travailler ? 

Une photographie n’a pas nécessairement besoin d’être une bonne image, même s’il doit s’y passer quelque chose que nous percevons très vite, au cœur de nos rigoureux classements… Ensuite, nous privilégions des formats imposants car le public se sent davantage impliqué quand il est englobé par l’image, tout comme il va s’en souvenir plus longtemps. En tant qu’artistes, nous souhaitons que le monde soit amélioré et le grand format permet plus de confrontation et une sorte « d’attaque » du regardeur, qui choisira certains détails dans les idées assez simples que nous mettons en avant. 

Comme on le voit très bien avec la série de dessins exposés à la Fondation Louis Vuitton, vous êtes votre propre sujet depuis le début de votre carrière. Pourquoi ? 

Les spectateurs et le monde sont nos sujets et nous nous considérons comme des donneurs, des fournisseurs. Nous sommes le centre de notre art car cela permet de projeter nos idées et notre vision, un peu à la manière du Pilgrim’s Progress (le Voyage du pèlerin) de John Bunyan. Nous sommes les protagonistes d’un périple, analysant comment se comporter, ce que nous voulons transformer, ce que nous trouvons fantastique ou décortiquant des thématiques essentielles comme la religion, le crime ou le sexe. 

Avez-vous l’impression que l’ensemble de votre travail est une grande performance, médium avec lequel vous avez débuté, que vous poursuivez années après années ? 

Nous l’appelons des Living Sculptures, car nous n’employons pas le mot de performance, mais en effet, toutes nos images s’avèrent dans cette veine. En 1970, nous ne nous sommes pas inspirés du monde de l’art, mais des gens dans la rue, des sans-abris. Nous n’étions pas des étudiants de la classe moyenne, car nous venions de familles pauvres et avons voulu être nos propres interlocuteurs, sans être liés à aucune référence. Si nous avions, au départ, des amis plasticiens, nous nous sommes vite confrontés au monde tel qu’il est, sans art, comme si nous voulions nous nettoyer. Nous souhaitions avoir un esprit plus libre, vidé, afin de pouvoir créer et construire nos images. 

Avez-vous, pour autant, choisi de demeurer dans les thématiques classiques de l’histoire de l’art, notamment en travaillant sur le corps ? 

Nous réalisons de l’art normal, sans folie. Nous traitons des sujets tels que la sexualité, l’alcool, le bonheur, la nostalgie, la religion… l’ensemble des questionnements qui sont à l’intérieur de chacun, jour et nuit. 

Aujourd’hui que nous parlons beaucoup de la question du genre, pensez-vous que l’on regarde différemment votre corpus ? 

Nous faisons des blagues sur le genre depuis près de quarante ans… car nous n’avons jamais accepté l’idée de masculinité ou de féminité, qui dépend de l’époque et du contexte dans lequel vous vivez. Cela n’a rien à voir avec votre personne individuelle et  l’idée globale de ce qu’est un homme ou une femme peut varier en fonction des époques et des géographies. C’est une création, car il n’y a pas d’homme ou de femme « vrai ». Comme être homosexuel ou hétérosexuel est une invention. C’est juste un principe de loi ou de religion et nous pensons cela depuis notre rencontre en 1967…

Interview : Marie Maertens
Portrait et photos : Jean Picon
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