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01.02.2022 #mode

Justin Gall

La mode de demain

« Il s’agit de créer quelque chose qui dépasse le vêtement »

Créateur américain de 35 ans, Justin Gall a quitté les États-Unis pour installer sa marque éponyme à Rome. Celui qui s’était déjà fait remarquer lors de la Milan Fashion Week en juillet 2020 – alors totalement digitale – vient de présenter son premier défilé physique au calendrier officiel pour l’automne-hiver 2022. Déjà décrit comme un prince de l’outerwear et du vêtement d’inspiration militaire, Justin Gall trouve l’art dans tout ce qui l’entoure et se sert de ses émotions profondes pour livrer un vestiaire menswear contemporain un brin futuriste. De Rome à Paris, rencontre avec l’un des talents de la mode de demain.

Tu es américain mais tu as décidé de t’installer à Rome pour installer ton studio. Qu’est-ce qui a motivé cette décision ?

La réponse est simple : l’amour m’a fait déménager à Rome ! Chiara et moi nous fréquentions entre Rome et New York depuis un moment avant que l’un de nous deux se décide à se lancer. Rien ne me retenait à New York alors on a sauté le pas sans regarder en arrière. Je n’avais jamais envisagé de m’installer en Italie pour y installer mon studio de création.

Quand la marque Gall est-elle née et qu’est-ce qui définit votre approche de la création ?

Gall est née officiellement en 2014 avec notre première collection “Absterrestrial” pour le printemps-été 2015. Mon approche a toujours été spontanée, avec quelques points de départ qui restent les mêmes. Parfois je commence par des croquis sur papier, du design pur et dur. Je donne vie à des idées qui m’habitent depuis un moment. Parfois je commence directement avec les tissus, en les rassemblant, en les superposant ou en les observant pendant des journées entières. Parfois j’expérimente aussi avec la peinture ou les techniques de teinture sur de vieux modèles. Je les déchire, je combine des éléments que je n’avais pas conservés les saisons précédentes, je les porte au quotidien pour vérifier leur praticité, pour trouver des choses à améliorer. C’est un aller-retour constant, et il y a toujours la pression supplémentaire du temps qui manque, de l’exigence des calendriers. Dans cette capsule de temps, j’essaie de créer des pièces et des collections tournées vers le futur et fidèles à ma vision, tout m’assurant que mes créations sont portables… C’est un challenge !

Votre parcours artistique est intéressant parce qu’il va du design graphique à l’art. Comment les réunissez-vous autour d’une vision créative appliquée à la mode ?

Pour moi, ces modes d’expression sont instinctifs et s’entrecroisent toujours dans mes collections. Ce qui peut paraître être plusieurs mondes distincts n’en fait qu’un pour moi. L’un ne peut pas exister ou représenter l’essence de mon métier sans l’autre. Cela crée un défi supplémentaire, plus personnel et caractéristique que si je m’appuyais seulement sur les tissus et les silhouettes. Combiner des créations abstraites, expérimenter avec des techniques de teinture, peindre mes pièces à la main… J’espère que tout ça crée une profondeur qui donne de l’âme à mes créations.

Gall semble être un projet introspectif qui pourtant se révèle universel. Quel est le message derrière vos créations, en particulier votre collection automne-hiver 2022 ?

Je dirais que le message perpétuel est ce désir de continuer à aller de l’avant et de résister à la tentation d’abandonner quand la vie nous semble difficile. La survie au fondement de tout. Voilà ce que je ressens. Et en même temps, quelle serait l’alternative ? J’ai dû surmonter pas mal d’obstacles dans ma vie, j’ai touché le fond pour revenir à la surface à plusieurs reprises (et comme beaucoup d’entre nous), je me suis senti seul une bonne partie de ma vie et je me suis toujours battu bec et ongles pour faire mon métier, et c’est sûrement l’origine de ce sentiment constant que j’ai. Je pense que ma marque en est naturellement imprégnée – il s’agit de créer quelque chose qui dépasse le vêtement.

Pour ce qui est de cette collection automne-hiver 2022, je l’ai intitulée “MURK” comme pour donner un nom au sentiment que me procure cette période trouble. Il y a tellement de zones grises que beaucoup ont peur de confronter, on est tous divisés, pris dans des recommandations incohérentes, des questions qui restent sans réponse, face à un avenir plus qu’incertain. Peut-être que ma vie a toujours été un peu “MURKY”, mais aujourd’hui c’est autre chose : l’angoisse vient comme une claque en plein visage et vous prend aux tripes !

Comment l’art influence-t-il votre processus créatif ?

En règle générale, je considère l’art comme des concepts et des perceptions qui évoluent, et qui inévitablement influencent la création. Je perçois des textures, des tâches sur des immeubles en béton ou sur le sol, la façon dont les immeubles se reflètent et créent des ombres avec le soleil, les vibrations du corps et de l’esprit à l’écoute du paysage sonore ou de paroles d’une chanson dans lesquelles on se reconnaît. Pour moi, ce sont autant d’exemples d’œuvres d’art dans leurs formes singulières, et qui peuvent inspirer la création ou ajouter à une inspiration déjà existante. Et cette inspiration peut elle aussi être considérée comme de l’art. En fin de compte, ne serions-nous pas simplement des couches et des couches d’art ?

Quelles sont donc vos principales inspirations ?

La première reste ma famille. Ma femme Chiara, qui est aussi ma partenaire de l’ombre, et notre petite fille Rei. Sans elles, rien n’aurait d’importance ou plutôt ce qui est important ne vaudrait rien. L’inspiration donnera toujours tort aux détracteurs et permettra toujours de surmonter les temps difficiles.

Votre collection automne-hiver 2022 crée la transition entre les couleurs chaudes à un noir profond aux différentes textures. Pourquoi avez-vous choisi cet arc chromatique ?

D’habitude je me plonge dans une ou deux couleurs différentes par saison, plutôt que d’explorer plusieurs tons à travers les différentes silhouettes. De cette façon, je peux examiner, explorer et utiliser différentes nuances de chaque couleur – ce qui me permet de fournir à mes clients un large spectre de tons pour une même couleur. Pour l’automne-hiver 2022, on trouve des nuances de vert allant du vert foncé au vert olive, du marron allant du la couleur sable au camel, et enfin le noir (unique couleur qui n’en est pas une) qui est la base de toutes les collections. Le noir évoque l’isolement et le contraste, le début et la fin. Une forme de simplicité et d’expressivité qui dit “je m’en fous, je n’ai pas besoin de couleur pour ressentir une émotion”. Et je ne me suis jamais opposé à accepter les ombres dont certains ont peur.

Comment décririez-vous Gall en trois mots ?

Anti-nostalgique, en mutation, indépendant.

Interview et photos : Ludovica Arcero

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