Marion Verboom Transformer la matière 01.12.2018 #art

Je réalise un travail de construction en me laissant totalement libre dans les assemblages

Née en 1983, Marion Verboom est actuellement présentée à la galerie Jérôme Poggi où elle dévoile le fruit de sa résidence LVMH Métiers d’Art menée à la Manifattura Thélios. Situé à Longarone, en Italie, c’est l’un des lieux de production du groupe, dévolu à la fabrication de lunettes. L’artiste, qui est diplômée des Beaux-Arts de Paris (atelier d’Elsa Cayo) et avait poursuivi sa formation à De Ateliers, à Amsterdam, sous la direction du sculpteur Didier Vermeiren, y a produit une quinzaine de pièces. Ces six mois de résidence en Vénétie lui ont ainsi permis d’expérimenter l’acétate et le laiton, tous nouveaux matériaux dans sa pratique.

Pour cette nouvelle exposition, Ester, l’ensemble des pièces a-t-il été réalisé durant cette résidence à Thélios ?

Les œuvres ont, en effet, été faites dans cette toute nouvelle usine, qui vient d’ouvrir, et où j’étais même arrivée avant qu’elle ne soit inaugurée. Les règles du jeu de la résidence étaient de travailler avec l’acétate, qui est le matériau employé pour les montures, et le laiton. Pour moi, le projet était très excitant, car je ressentais une fascination pour cette matière transparente, organique et charnelle. Il m’a fallu comprendre de quoi elle était constituée, car je ne l’avais jamais utilisée. Dans cette usine où tout est robotisé, chaque geste, très précis, est travaillé avec des fraiseuses numériques. Or, je souhaitais redéployer cette technique de l’acétate afin de l’appliquer à mon travail de moulage habituel, donc de pouvoir l’empoigner de ma main.

Comment la sélection des plasticiens pour ces résidences LVMH Métiers d’Art se déroule-t-elle ? Est-ce un appel à candidature ou aviez-vous proposé un projet précis ?

Léa Chauvel-Lévy, directrice du programme et également commissaire de cette exposition, distingue dans un premier temps des artistes, dans lesquels elle trouve des connections avec la matière. Car les matériaux offerts à l’artiste répondent le plus souvent à une production existante. Nous nous étions rencontrées lors de ma première exposition chez Jérôme Poggi, en 2017, et elle a très tôt songé que l’acétate et le laiton pourraient m’apporter de nouvelles perspectives. J’ai donc proposé un dossier, puis j’ai été sélectionnée. Le but de la résidence est bien de générer une rencontre entre un créateur et une matière, qui est ici assez méconnue dans le champ de l’art, car nous utilisons plutôt du plexiglass ou d’autres plastiques. Ensuite, j’ai exécuté un travail de laboratoire, car j’ai découvert cette matière sous forme de copeaux et ma première intuition a été de la rendre liquide, grâce à son propre composant qui est l’acétone. Des questions d’expérimentation et de fabrication des moules – il est important de prendre en compte le séchage de l’acétate – se sont ensuite développées. Elles ont permis de créer les aspérités et les accidents qui m’intéressaient. Je ne voulais pas du tout travailler l’acétate d’une manière numérique, mais à l’inverse, m’en ressaisir avec les mains !

L’exposition présente-t-elle et permet-elle de comprendre différents stades de l’évolution de ce matériau ?

Oui, à l’acétate, que j’ai rendu liquide et moulé moi-même dans des contenants en silicone, répond l’acétate que j’ai développé dans l’usine, qui est granité et rosé. J’ai déployé les couleurs que j’avais déjà utilisées dans cette pièce en forme d’osselet, Axe, qui a été ma première production là-bas. Elle crée un lien entre le bioplastique et le thème des objets sacrificiels. Ces teintes sont également liées à celles de Mazzucchelli et je souhaitais montrer une palette non modifiée de ces acétates, donc en donner à voir des versions laiteuses et opaques, ou présentant un rapport à la lumière assez complémentaire. Une autre possibilité est un acétate non transformé, que je voulais utiliser en pâte. Je suis donc allée, avec mes moules en silicone, récupérer cette pâte que j’ai imbriquée à mes différents matériaux. J’aime beaucoup l’aspect iceberg ou neige fondu qui se développe différemment en fonction de la qualité du moule. Un bois va entraîner un acétate savonneux, lisse, tout en étant empli de multiples aspérités, quand un plâtre va conduire à un acétate non transformé, comme le fait aussi le silicone.

Le dessin est très important dans votre travail et, en constitue même un médium indépendant. Comment les pièces de l’exposition ont-elle été pensées ? Par le croquis ou de manière plus conceptuelle ?

Pour ce projet, je ne suis pas partie de dessins, mais j’ai développé un travail de laborantine et de re-transformassions de la matière. Habituellement, le dessin me sert à faire une pose dans ma pratique sculpturale et d’édification des volumes, générant un programme et une habitation de mon imaginaire. Or ici, l’acétate et le laiton me fournissaient déjà une sorte de programme et de rencontre entre différentes matières et comme tout s’est élaboré en quelque mois, il me fallait être assez rapide dans les découvertes que je pouvais faire.

Cela signifie-t-il que votre travail est empirique ? Qu’il se déploie toujours dans l’observation du matériau ?

Totalement et, au départ, quand je travaille le moulage, ma recherche est de chercher à comprendre comment se passe la catalyse et de saisir « l’instant T » où la matière durcit. Par rapport à la résine, au ciment et au plâtre, l’acétate réagit différemment car il a tendance à sécher dans son enveloppe et à être toujours tendre à cœur. C’est une matière qui passe entre les doigts et se révèle très difficile à dompter ! L’autre technique que j’ai développée est celle de l’émaillage pour laquelle je me suis servie de la terre-cuite comme noyau. La porosité de cette matière permettant à l’acétate de s’adhérer, comme une enveloppe charnelle sur le noyau squelettique en terre, d’absorber l’humidité et de pouvoir montrer en surface les accidents et la volcanologie qui apparaît.

Ce geste est en adéquation totale avec votre travail qui semble toujours disséquer la matière vivante…

C’est une continuité de ce que je conçois à Paris dans mon atelier, notamment avec ma série des Achronies. La matrice me permet de générer plusieurs expériences avec la couleur et les matériaux, même si j’ai mené ici un petit pas de côté, dans le sens où je me suis intéressée à un certain rapport au temps dans la catalyse. Mais je voulais également créer des petites histoires sur les textures et les différentes formes.

Dans une précédente interview, vous aviez d’ailleurs dit que la couleur constituait la matière…

En effet, je me sers toujours de la matière comme couleur, car la substance enfante la forme. Je pense que c’est aussi la raison pour laquelle on m’a invitée pour cette résidence, car l’acétate est la matière la plus charnelle et la plus envoûtante d’un point de vue optique. Et l’on n’a pas envie de la recouvrir…

Peut-on revenir sur vos sources et les artistes que vous aimez ? On devine l’importance de la sculpture moderniste, à l’exemple de Pablo Picasso, Henri Laurens ou Alberto Giacometti, mais aussi de pièces provenant de musées archéologiques. Comment les regardez-vous ?   

Je m’intéresse énormément aux artefacts et à l’anthropologie. J’observe le temps, comment il fait muter les matériaux, mais aussi les formes, qui sont elles-mêmes dépendantes des époques et des géographies. Cela m’amuse de défricher ces champs et quand je vois une forme ayant déjà été manipulée par des civilisations différentes de la mienne, je la fais s’imbriquer dans mon univers en me permettant de la transformer par l’hybridation. Je réalise un travail de construction en me laissant totalement libre dans les assemblages.

L’objet perd-il alors sa signification pour devenir purement formel ? Ce ne sont que des jeux de lignes et de construction ou un chien, comme on peut le voir par exemple sur l’une des sculptures, renvoie-t-il bien à l’animal ?  

Même quand on énonce qu’une œuvre est formelle, l’esprit joue toujours son rôle d’interprétation… Pour moi, la forme et la manière dont elle s’imbrique créent la narration, et il ne faut pas essayer de les recouvrir d’une histoire, notamment quand une matière très forte dit déjà des choses. L’essence de la forme m’intéresse, mais en effet certains récits s’immiscent, comme on peut l’observer dans des œuvres exposées. Par exemple, quand je suis revenue d’un voyage au Mexique, j’étais très émue par les représentations de Xipe Totec, le dieu du renouvellement de la nature, que j’ai représenté sous forme de stratification. Puis durant ma résidence, j’ai visité Longarone, bien entendu, mais aussi la ville de Padoue, où j’ai découvert la Chapelle des Scrovegni qui possède l’un des plus illustres cycles de fresques de Giotto. L’une d’elle représente Jonas avalé par un poisson et m’a inspirée pour deux éléments entrelacés dont le signifiant arrive par l’enchevêtrement des formes. Parfois, les imbrications sont également d’ordre intellectuel, comme la rencontre entre un artefact celte-Ibert, représentant un cheval, avec le Catoblépas, un animal mythologique originaire d’Ethiopie, que Jorge Luis Borges a répertorié. Je recrée un sens à des éléments disjoints.

Témoignez-vous également ici de sources plus spécifiquement italiennes ?

Totalement, car j’avais la montagne des Dolomites comme pierre de lettré à observer au quotidien et qui ne cessait de me fasciner. Comme j’allais scruter toutes les collections environnantes, notamment celles situées à Padoue, à Conegliano ou à Venise… Giotto a énormément empli mon imaginaire, mais aussi Giovanni Bellini, chez qui j’ai observé sa représentation de la montagne. Ils m’ont alimentée comme un mantra et j’étais fascinée par cette roche à vif, stratifiée, laissant presque des empruntes digitales. Sa couleur est d’ailleurs étrange pour une montagne, se percevant de façon très immédiate et laiteuse et il était intéressant de comprendre comment les artistes des siècles passés l’avaient appréhendée. J’ai aimé, enfin, les temps de migration que j’exécutais entre mon atelier à Paris, ou je continuais à réaliser les céramiques, et la Manifattura Thélios, à Longarone. Je transportais régulièrement des éléments dans ma voiture et je traversais toute cette roche. Outre le rapport au temps, qui est très étendu dans ma pratique d’atelier, j’ajoutais la temporalité de la route et de l’observation de la nature et des nuages…

Interview : Marie Maertens

Portrait : Michaël Huard

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