Olivier Saillard

La poésie de l’image

23.07.2020

#art

Aujourd’hui, on ne voit l’image dans la ville que lorsqu’elle a un format publicitaire

À l’heure où la distanciation sociale nuit aux musées et aux galeries, Olivier Saillard n’est pas prêt à renoncer à l’accès à la culture pour tous. Face à l’annulation des Rencontres d’Arles 2020, le célèbre historien de l’art a imaginé avec son compagnon Gaël Mamine un parcours à ciel ouvert dans la ville provençale grâce au soutien d’une quinzaine d’amis photographes. Depuis le début du mois de juillet, “Les Images Perdues” transforme la ville en un musée à ciel ouvert avec un accrochage de photographies-affiches cédées spontanément par des grands noms comme Paolo Roversi, Sarah Moon, Jean-Baptiste Mondino ou de jeunes talents de la photographie contemporaine. Soumise à l’épreuve du temps et parfois même à l’action de l’homme, l’exposition invite le visiteur à réfléchir à la surconsommation de l’image à travers un itinéraire empreint de poésie. Pour Olivier Saillard, habitué des performances au Palais de Tokyo ou des expositions à la Fondation Azzedine Alaïa dont il est le directeur, il s’agit là aussi de son tout premier projet dans l’espace public. Rencontre entre Paris et Arles, d’où il répond à nos questions depuis sa maison qu’il occupe depuis maintenant quinze ans…

Comment avez-vous eu l’idée de cette exposition, “Les Images Perdues” ?

Ça a été une décision très spontanée. Avec mon ami Gaël Mamine, nous avons fondé il y a quelques années Cellules Archives, une société de mission d’accompagnement dans les archives de mode. On passe en effet beaucoup de temps à Arles, et on connaît bien la ville. Quand on a su qu’à Arles comme ailleurs beaucoup d’événements culturels avaient été annulés des suites du Covid-19, j’ai été un peu perplexe alors qu’on rouvrait les musées – et je me suis battu pour ça en tant que directeur de la Fondation Azzedine Alaïa. Je trouve que la culture ne doit pas seulement s’exprimer pour la masse qui ne vient pas, mais aussi pour les habitants. Je trouvais curieux que des acteurs culturels de la France entière se mettent de côté aussi rapidement en s’abritant derrière une billetterie qui allait être déficitaire. Selon moi, la culture doit parfois pouvoir s’offrir, tout simplement. L’idée est comme survenue d’une conversation autour d’une table. Je me suis dit qu’on allait proposer à tous les photographes que l’on aime de bien vouloir nous prêter une image qu’on imprimerait sur une affiche grand format pour l’accrocher dans la ville. J’ai commencé par appeler Jean-Baptiste Mondino, qui n’a pas hésité une seconde, puis Sarah Moon, Dominique Issermann, Paolo Roversi. Tous ont dit “oui”. Ça nous a mis dans l’obligation de réaliser le projet !

Dominique Issermann à l’Église des Prêcheurs

Pouvez-vous me parler de l’exposition ?

Il s’agit d’une exposition à ciel ouvert. Il n’y a donc pas de distanciation sociale à observer. J’ai demandé aux photographes de trouver des “images perdues” qu’on allait parsemer dans la ville. Il pouvait s’agir d’images perdues de leur mémoire, perdues d’une série… C’est un mot qui a plusieurs sens. Lorsque j’ai compris ce que cela représentait en terme de budget, c’est à dire quelque chose de très conciliable, j’ai décidé de le produire moi-même avec des étudiants dans Arles.

Que signifie pour vous ce thème des “images perdues” ?

Je trouve qu’au moment où il y a trop d’images partout, dans les téléphones surtout, des images perdues dans la ville invitent à une balade plus poétique. Ces images imprimées sur des formats parfois très grands donnent un autre support au photographe – je pense notamment aux jeunes Senta Simond et Sara Imloul. Tout à coup, les murs de la ville deviennent des cimaises, ce qui donne une autre dimension à la photographie, différente d’une galerie ou d’un magazine. C’est dans les coins les plus perdus de la ville que l’on peut faire les plus belles découvertes, comme une très belle photo de Naomi Campbell par Peter Lindbergh dans le quartier de La Roquette. Il y a une forme de solitude des images alors que sur nos tablettes et nos téléphones elles sont comme asphyxiées.

Avez-vous pensé à un itinéraire lorsque que vous avez imaginé l’exposition ?

On y a pensé. Il faut dire que l’accrochage a été un bel exercice: on a été aussi bien accueillis autant qu’on a pu être très mal reçus lorsqu’on allait accrocher les affiches. Nous avons obtenu des autorisations pour certains lieux, et pour d’autres c’était en quelque sorte du jonglage. C’est là que l’on se rend compte que les gens peuvent se révéler odieux. Ça donne un petit coup à l’humanité ! Quelques photos – quatre au total – ont été détériorées et il a fallu les remplacer, donc l’itinéraire a un peu changé. Les photographes aimaient bien que leurs photos puissent pâlir, prendre les outrages du temps, se décoller un peu s’il pleut, et tout le monde – je pense notamment à Sarah Moon et Paolo Roversi – aimait beaucoup cette idée que l’image allait disparaître d’elle-même sur le papier.

Gauche: Grégoire Alexandre, Rue de la Bastille / Droite: Jean-Baptiste Mondino, Rue de la Calade

Combien d’images avez-vous réunies au total ?

Environ vingt-cinq. Personnellement, ça m’a fait beaucoup de bien de faire une exposition sans institution, juste une initiative citoyenne – même si j’utilise ce terme avec prudence. C’est tous réunis que nous avons pu le faire, et ça m’a donné envie de continuer. C’est une approche plus libre. À côté de chaque photo, j’ai réuni des poésies de différents auteurs pour créer un dialogue.

Le texte est très important dans votre travail, quelle est sa place dans cette exposition ?

J’aimais bien associer des poèmes que j’avais pu consulter, conserver, à des images. Je trouvais que ça rajoutait une forme de poésie. À côté de l’image de Dominique Issermann, on trouve un beau poème de Pierre Reverdy. Au moment de l’accrochage, j’avais dans la tête tous ces moments d’arte povera à Turin où les gens allaient poser des affiches dans la ville, et je voulais renouer avec ça, avec des choses simples et pauvres. Les poèmes renvoient souvent à des images, il y a une image dans le texte, sans que ça s’impose. Aujourd’hui, on ne voit l’image dans la ville que lorsqu’elle a un format publicitaire. Ça nous fait à nouveau apprécier les images qui se banalisent.

Votre approche de l’exposition a toujours été performative. Est-ce que “Les Images Perdues” vous ont inspiré de nouvelles façons d’exposer, autre que le musée?

Absolument. Il y a surtout d’autres moyens à trouver que le format financier qui est dicté, que ce soit dans un musée, une galerie ou un autre lieu. Sinon on ne fera plus rien. Je pense qu’on va entrer dans une période “baba cool”, et moi j’aime mieux les périodes “baba cool” que les périodes “bon chic bon genre”. Je pense qu’on va revenir à quelque chose d’un petit peu plus collaboratif, de moins argenté – et c’est là où l’on est le plus inventif. Dans ce contexte j’étais ravi de me poser la question d’accrocher une affiche sur un mur à côté d’une boîte au lettre ou d’un réverbère. C’est de l’accrochage quand même, un musée à ciel ouvert. Tout le monde peut le voir, l’accepter ou le refuser. C’est intéressant en qualité de directeur d’institution de se recoller à la réalité des rues. 

Est-ce que vous vous verriez reproduire l’exercice à Paris ?

J’aimerais bien, mais peut-être pas immédiatement à Paris. Je voudrais continuer dans d’autres villes, peut-être dans un autre format, aller en banlieue sans faire de “banlieurisme” – j’aime beaucoup le MAC VAL. En Italie, à Florence par exemple. À Paris même, je ferais bien une campagne d’affichage de poèmes, mais la ville est grande donc il est difficile d’identifier les bons lieux. 

Y a-t-il une relation voulue avec la mode dans les photos que vous avez sélectionnées ?

J’ai contacté en priorité tous les photographes que je connaissais, ceux avec qui j’avais travaillé et ceux avec qui j’aurais envie de collaborer un jour. Fatalement, il y a une plus grande proportion de photographes de mode, mais nous étions tous d’accord pour dire qu’il ne fallait pas montrer des photos de mode, que ce n’était pas très juste aujourd’hui de montrer ces standards esthétiques qui manquent de vérité.

Peter Lindbergh, Rue du Port (photo: Cellule Archives)

Chez J.M. Weston, votre titre officiel est Directeur Artistique, Image et Culture. Qu’est-ce que ça signifie pour vous?

J.M. Weston est une marque de 1891 avec laquelle on peut évoquer l’histoire, le patrimoine humain, l’histoire dans l’histoire, plutôt que de toujours parler d’avenir. En ce moment cet avenir a plutôt mal à la tête. Sur l’image, j’essaie d’introduire des nouveaux gestes, j’aimerais qu’on aille encore plus loin, et on arrive à certaines choses notamment avec les performances. Je m’en occupe un peu comme un lieu, une institution, et j’en fais la promotion comme pour un musée. Ce que je voudrais faire maintenant, c’est inviter des photographes, par exemple issus de l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles, à travailler six mois pour J.M. Weston et à prendre en charge toute l’image. Et puis en inviter un autre pour les prochains six mois. Comme on peut réparer ses chaussures toute sa vie et comme on peut acheter du vintage chez nous depuis peu, j’aimerais aussi qu’on ait cette attitude responsable avec les images.

Comment avez-vous vécu cette période de pause forcée en confinement ?

J’étais un peu réticent à ce confinement, et j’ai été content de retravailler immédiatement à la Fondation Azzedine Alaïa. Il est encore un peu tôt pour tirer les leçons de cette période. Tous ces gens qui deviennent philosophes, artistes, auteurs parce qu’ils ont eu deux mois de repos, loin de Paris dans leur villa secondaire, c’est un peu indécent vis-à-vis de tous ceux qui ont été confinés à Paris dans des petits espaces. Quiconque n’a pas peur de la solitude peut être en phase avec lui-même. Le Covid-19, c’est une chose, mais le virus de la surproduction (d’événements, de livres, de films) est là depuis dix ans. Il fallait bien que ça « pète » un peu, mais je ne suis pas totalement sûr que ça va s’arrêter vraiment. Je ne trouve pas ça très heureux que l’on soit forcés de découvrir la vie à la faveur d’un événement dramatique. Il faut être prudent.

Quels sont vos prochains projets ?

J’essaie de penser à une sorte de biennale de la mode pour septembre, pendant la Fashion Week. On a bien vu que tout ce qui a été fait pour remplacer les défilés en numérique nous a quand même laissés sur notre faim. Je pense que les gens ont quand même envie d’être en face de personnes, d’objets, d’une réalité. J’ai réfléchi à une possibilité de le faire dans quelques lieux choisis dans Paris. Je travaille sur un projet pour J.M. Weston, une sorte d’exposition originale sur tous les savoir-faire de la maison. Je continue à Florence une mission pour le Pitti Uomo, vraisemblablement également en extérieur. Pour la Fondation Azzedine Alaïa, il y aura également un nouvel accrochage en septembre, toujours sur le même thème “Alaïa et Balenciaga”.

Interview: Maxime Der Nahabédian

Portrait: Pierre Mouton

Vues d’exposition : Léo Aupetit & Louise Mutrel

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