Théo Mercier « Every stone should cry » 23.04.2019 #art

Le travail d’artiste n’est pas le même sur un plateau que dans une salle blanche, et cette frontière est l’endroit où j’ai envie de vivre

Théo Mercier n’en est pas à sa première rencontre avec le Musée de la Chasse et de la Nature. Il y a tout juste dix ans, le jeune artiste encore méconnu y présentait sa première exposition personnelle, sur une invitation de Claude d’Anthenaise. Aujourd’hui, Théo Mercier s’est fait un nom non seulement pour ses œuvres plastiques (on se souvient de son Solitaire) mais aussi pour son travail de mise en scène. Sa dernière production, Affordable Solution for Better Living, une collaboration avec Steven Michel, lui a valu le Lion d’Argent à la Biennale de Venise 2019. Avec Every stone should cry, l’artiste présente un cabinet de curiosités qui pose la question de la domestication de la Nature par l’homme. Oscillant avec brio entre deux pratiques artistiques, c’est dans la frontière, la limite, que Théo Mercier se sent à l’aise. Tout comme avec sa famille choisie d’artistes : Erwan Fichou, Steven Michel ou Arthur Hoffner et Grégoire Schaller… dont la présence est distillée dans toute l’exposition. Rencontre avec un artiste hybride.

Tu as présenté ta toute première exposition personnelle au Musée de la Chasse et de la Nature il y a dix ans. Comment s’est opéré ce retour au musée, et comment as-tu appréhendé cette exposition ?

Claude d’Anthenaise, le directeur du musée, fait partie des gens avec qui je suis en lien depuis le début de ma carrière d’artiste. Effectivement il y a dix ans, le musée m’avait invité à occuper la dernière salle à l’étage. J’y avais proposé une exposition quasi “foraine”, une sorte de freak show écologique, très mis en scène. C’était une exposition dans le noir. Dix ans après, il m’invite à occuper l’ensemble du musée – sauf cette salle – et là je reviens avec une exposition très éclairée et on s’aperçoit que les préoccupations de mon travail ont véritablement changé. J’ai lancé ma pratique de sculpteur en imaginant des objets anthropomorphiques qui imitaient la figure et le corps humain. Dix ans plus tard, cette anthropomorphisation de l’objet existe toujours dans mon travail, peut-être de manière un peu plus “abstraite”. Le corps est raconté par un – faux – mouvement. C’est souvent un mouvement catastrophique parce qu’il s’agit d’une chute, d’un écrasement. Et je qualifie mes accrochages de “chorégraphiques” parce que cette danse qu’il y a entre le regardeur et la sculpture est très importante pour moi. J’imagine mes installations comme des environnements, et c’est particulièrement vrai avec la salle au rez-de-chaussée du musée. À certains endroits, l’exposition peut aussi prendre l’aspect d’un décor, et le visiteur devient véritablement l’acteur de cet environnement. J’essaie de trouver cet endroit “gris” entre la salle noire du spectacle et la salle blanche de l’exposition. L’installation du rez-de-chaussée met véritablement en scène le visiteur. On est entre le diorama, le zoo humain, le laboratoire d’observation comportementale. C’est un lieu hybride qui est là pour raconter notre rapport ultra-contemporain à la nature, à l’animal. J’aborde l’idée qu’on ne vit plus avec la nature mais avec une idée de la nature, une idée déformée, agrandie, rétrécie, multipliée à l’infini. D’où la présence de cet “horizon-étalage”, qui est cette suite d’objets qu’on a appelé “Encyclopédie de nature domestique”.

L’exposition, notamment l’installation du rez-de-chaussée, montre aussi ton goût pour la collection d’objets.

Je collectionne beaucoup d’objets, mais cette pièce participe vraiment à ce travail de mise à plat des hiérarchies entre le beau, le laid, le précieux, le riche, l’ancien, le faux, le vrai… Mon travail est aussi de créer le trouble dans la production d’objets, de créer des analogies, des confrontations qui racontent quarante mille ans de production humaine.

Aujourd’hui ta pratique artistique s’est étendue au champ de la mise en scène. Est-ce que cette nouvelle facette de ton œuvre s’est développée après ton installation au Mexique ?

Non, plutôt après mon séjour à la Villa Médicis à Rome. C’est là que j’ai écrit mon premier spectacle, “Du futur faisons table rase”. C’était aussi un moment de ma carrière où j’avais envie de rencontrer un autre public, et je pense que je ne suis pas à l’abri de nouvelles transformations. Je me sens très à l’aise avec l’idée de traverser des médiums très différents. Tout m’intéresse, et ce sont des magies différentes qui sont invoquées. Le travail d’artiste n’est pas le même sur un plateau que dans une salle blanche, et la frontière est l’endroit où j’ai envie d’être. C’est aussi l’endroit où j’ai envie de vivre: entre deux pays, entre deux métiers… Dans ma production d’objets aussi, la question de la frontière est très présente.

Tu avais rencontré Say Who il y a deux ans à l’occasion de ton exposition “Panorama Zero” à la galerie Bugada & Cargnel. Tu nous disais “travailler par cycles”. Ton exposition aujourd’hui est-elle dans la continuité d’un cycle en cours ou est-ce le début d’un nouveau ?

C’est plutôt le début d’un nouveau cycle, et l’exposition chez Bugada & Cargnel représentait la fin d’un autre. En terme de production de sculptures, c’est un cycle qui s’inscrit à la suite de “Affordable solution for better living”, ma dernière pièce – qui va recevoir le Lion d’Argent à La Biennale de Venise.

Comment expliquer le titre de ton exposition, “Every stone should cry?”

On y parle beaucoup de pierres ! On parle aussi beaucoup de l’objet-transfert (et de l’animal-transfert), de nos angoisses contemporaines, de nos fantasmes en tous genres… J’avais envie de parler de la pierre pour représenter l’humanisation forcée que l’on fait subir à la Nature en règle générale. De la pousser jusqu’à faire pleurer une pierre ! On dirait aussi le titre d’une chanson, et j’aime bien ça.

Tu injectes une dose d’humour à l’exposition notamment avec les titres d’œuvres. Mais y a-t-il aussi par ce biais là la volonté d’alerter sur les dysfonctionnements du monde ?

Oui, je suis quelque part un artiste lanceur d’alertes. Un de mes gestes, depuis quelques années, est celui d’amener le danger dans le musée. C’est un lieu de fiction, un lieu qui n’existe pas vraiment, où le temps est arrêté. Même nous, on se transforme complètement quand on entre dans un musée – on marche doucement, on ne parle pas de la même manière, on a un regard différent. C’est vrai que j’établis une sorte de tension dramatique entre le regardeur et l’œuvre. Il y a aussi l’idée que le spectateur est potentiellement le dernier à pouvoir voir l’œuvre avant qu’elle ne bascule et qu’elle ne s’écrase. Il y a l’idée de cet endroit frontière et aussi l’endroit de la précarité, de la fragilité de nos vies, de nos villes, de nos histoires d’amour, de nos sociétés… de l’obsolescence.

On t’a souvent qualifié d’archéologue du futur. Te reconnais-tu dans cette description ?

Oui, et du présent aussi. C’est aussi vrai dans ces collections de pierres, qui sont un peu comme des collections géologiques post-industrielles… La pierre a toujours évoqué le temps, la permanence, les temps immémoriaux. Ici on est sur des résines creuses, sans aucun avenir et reproduites à l’infini. Elles évoquent le temps du trompe-l’œil, du vide, du jetable… l’époque dans laquelle on vit !

Peux-tu parler des performances autour de l’exposition et des artistes que tu as invités ?

J’ai notamment invité Steven Michel avec qui j’ai cosigné “Affordable solution for better living”, Arthur Hoffner et Grégoire Schaller, qui sont deux de mes anciens assistants. J’ai travaillé avec Arthur pendant plus de dix ans, il a maintenant sa propre pratique de designer et ça se passe d’ailleurs très bien pour lui. On a réalisé ensemble le petit bronze dans la cour intérieure du musée – “L’art moderne pour les chats” – et je l’ai invité à réaliser une performance avec des fontaines. Grégoire Schaller est un jeune metteur en scène avec qui j’ai travaillé pendant deux ans… Je travaille vraiment en famille ! Jonathan Drillet et Pauline Jambet (qui remplace Marlène Saldana) reproduiront une scène de “La fille du collectionneur” dans le musée. C’était aussi l’occasion de raconter ce qui se passe pour moi avec ma grande famille d’artistes hors des musées. Il y aura aussi une soirée avec Laurent Le Bon, le directeur du Musée Picasso.

Vis-tu encore entre le Mexique et la France ?

Non, je suis rentré en France depuis un an et demi. J’ai fermé mon atelier là-bas, je le rouvrirai en début d’année prochaine… C’est un nouveau cycle qui commence !

Interview : Maxime Der Nahabédian

Portait et photos : Jean Picon

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