Martha Kirszenbaum Corps, fétichismes et photographie 08.11.2018 #art

J’assume une pratique empreinte d’activisme féministe, sans que cela soit trop visible

Commissaire et critique d’art indépendante, Martha Kirszenbaum, vit entre Paris et Los Angeles, où elle avait créé la structure Fahrenheit, lieu d’expositions et de résidence d’artistes. Cette diplômée de Sciences Po Paris et de Columbia Université de New York, née en 1983, a aussi travaillé dans plusieurs institutions internationales, organisé des performances et débats, tout en écrivant pour Flash Art, Mousse, CURA ou Kaleidoscope. Elle sera la commissaire du Pavillon Français de la Biennale de Venise en 2019, choisie spécialement par Laure Prouvost, avec laquelle elle avait déjà collaboré à Los Angeles. En attendant, elle est l’invitée du secteur Curiosa, projet initié par la foire Paris Photo et cette année dédié à l’image érotique…

Vous jouissez d’un parcours professionnel fort honorable, sans toutefois être identifiée comme une commissaire spécialisée dans la photographie. Pourquoi vous a-t-on sollicitée pour ce nouveau secteur Curiosa ?

Il est vrai que je ne suis pas uniquement dédiée à ce médium, mais j’ai travaillé au Cabinet de la Photographie du Centre Georges Pompidou, en 2007, et au Département Media et Performance du MoMA auparavant. Puis, à notre époque de transdisciplinarité, les curateurs ne sont plus uniquement spécialisés dans une discipline. Je m’étais rapprochée de Florence Bourgeois et Christoph Wiesner, les deux directeurs de Paris Photo, quand ils organisaient la foire à Los Angeles, où je vis une partie de l’année. Je pense qu’ils souhaitaient découvrir, à travers moi, le discours d’une femme de 35 ans, différent de certains stéréotypes. J’ai en effet voulu dépoussiérer la manière dont on pense la photographie érotique et sortir du cliché d’un homme blanc en milieu de vie, immortalisant une jeune fille, en porte-jarretelle dans un hôtel… En amenant à repenser les notions de pouvoir et de domination, en abordant les questions de fétichisme, de corps politique, de genre ou de race…

Votre exposition est présentée sous le Salon d’honneur dans un espace de 210 m2. Comment l’avez-vous conçue ?

J’ai voulu l’organiser en trois parties, dont la première est plus historique et reprend cette réflexion sur le fétichisme des corps et des objets, un thème auquel je me suis beaucoup attachée ces dernières années. Kenji Ishiguro & Daido Moriyama, ou encore des tirages uniques de Robert Mapplethorpe, apportent notamment ces bases historiques. Quand la deuxième partie s’attache à déconstruire le regard masculin, appelé « male gaze » en littérature anglo-saxonne, à travers l’avant-garde féministe des années 1970, à l’exemple de Natalia LL ou Retane Bertlmann. Une autre notion qui m’interroge beaucoup est celle du corps masculin fragilisé ou comment les hommes perçoivent leur propre entité. On le voit chez Antoine d’Agata ou Károly Halász, un artiste hongrois homosexuel à une époque où l’afficher était encore passible de prison et qui mit en scène son corps « interdit », avec humour et autodérision. La troisième partie, plus contemporaine, s’attache aux identités politiques et à la représentation des corps de couleur, sexués, genrés ou queer. C’est le cas pour Genesis P-Orridge et sa série autour de la pandrogynie ou de la déconstruction du genre. Par la fusion avec sa compagne, Lady Jaye, elle témoigne de cette volonté de s’aimer au point de faire fusionner les chairs à travers des opérations chirurgicales. Ou encore Paul Mpagi Sepuya, photographe de Los Angeles, qui a réalisé un travail remarquable dans sa communauté queer et noire.

Ces réflexions sur la manière de se définir, ou non, par sexe, genre, race, communauté… commencent à arriver en France, mais très récemment. Tandis qu’elles sont étudiées aux États-Unis depuis de nombreuses années…

Totalement, et ce qui m’intéressait particulièrement dans ce projet, au-delà de la photographie, est l’aspect fétichiste des corps et des objets, que j’avais déjà étudié pour mon exposition autour de Kenneth Anger et de L’Enfer de Clouzot (The End of the Night). J’assume une pratique empreinte d’activisme féministe, sans que cela soit trop visible, et avec Myriam Ben Salah, nous avions conçu I Heard You Laughing, autour de la culture visuelle du monde arabe et nombre d’artistes femmes se positionnant par rapport à leur corps et aux stéréotypes sur cette partie du monde. Mais ce qui est aussi important comme toile de fond dans ce secteur Curiosa est le mouvement #Metoo et #Notsurprised, qui a été sa variante dans le monde de l’art. J’ai fait partie du premier noyau de #Notsurprised, via ce réseau de jeunes curatrices, critiques, artistes, galeristes femme… Je pense qu’après #Metoo, on ne pourra plus jamais regarder les femmes de la même manière, grâce à cette volonté de reprendre possession de son propre corps.

Vous avez d’ailleurs fait des conférences sur l’activisme féministe…

Oui, et même si je travaille en parallèle avec Laure Prouvost, chez qui il y a davantage de surréalisme que de politique, tout est lié. Comme l’écrivait Simone de Beauvoir, le féminisme est un humanisme, et il est tout à fait normal de regarder le monde à travers ce prisme. Même si en France, les choses tardent à changer… D’ailleurs, l’enseignement n’y est pas encore beaucoup dévolu, mais j’ai étudié à Sciences Po Paris les « Cultural Studies » ou sciences de la culture, notamment avec Emmanuelle Loyer. De parler « gender studies » ou de « postcolonial studies », m’a beaucoup marquée, avant que je ne travaille dans des institutions américaines où ces discours sont très présents. Les Américains sont obsédés par les identités politiques, le communautarisme, l’idée qu’on se définit par sa sexualité, sa couleur de peau… Je suis avant tout Française, donc je n’ai cet héritage si fort, mais cela m’a influencé dans mes études et recherches…

La photographie et la vidéo sont-ils des médiums privilégiés pour ce type d’études ?

Absolument, car ce sont des médiums de l’intime, aujourd’hui diffusés par les smartphones sur les réseaux sociaux. Cette immédiateté n’est pas réalisable avec la peinture ou de la sculpture, tout comme l’intimité est propre à la photographie et au film. Quelqu’un m’ayant d’ailleurs beaucoup inspiré pour ce travail est Nan Goldin et je pense qu’elle est notre mère nourricière à tous. Elle a su photographier l’intime, la communauté, les corps politiques, ceux en danger ou en décrépitude, mais aussi… l’amour. Je pense que tous ces thèmes se retrouvent dans Curiosa.

Sur ses 14 galeries, Curiosa présente Lokal 30, de Varsovie, Tanit de Beyrouth, Vintage de Budapest… Etait-il important d’arborer différentes géographies ?

J’avais envie de montrer diverses pratiques et médiums, également par la vidéo, des références à la performance ou à l’actionnisme, mais aussi, en effet, une pluralité des origines et des contextes. Bien qu’elle soit assez peu connue en France, Natalia LL a été fondamentale pour l’Europe Centrale, l’Europe de l’Est, notamment dans les avant-gardes des années 1970 et l’approche du féminisme. Quand le duo d’artistes libanaises, qui doivent travailler sous le pseudonyme Jeanne et Moreau, témoignent qu’il est différent d’être lesbienne à Beyrouth ou à Los Angeles. Je ne suis pas dans une publicité Benetton, mais il est important de se rappeler que chacun évolue dans des contextes différents et peut vivre sa sexualité dans des environnements plus ou moins libres.

Ce projet vous a-t-il fait découvrir de nouveaux artistes ?

Oui, tels que ces deux plasticiennes libanaises, mais aussi Edouard Taufenbach, que je connaissais assez mal et qui est parti de la collection de Sébastien Lifshitz. Réalisateur, mais aussi accumulateur d’images trouvées, chinées ou non signées, ce dernier revêt  aujourd’hui un fond très impressionnant de clichés érotiques, qui ont été réutilisés, collés, découpés, re-découpés… impliquant aussi le médium du collage dans cette exposition. Il ne faut pas oublier qu’en France, nous étions à certaines époques, à l’avant-garde de la photographie érotique, notamment avec Pierre Molinier. Puis, c’est comme si nous avions craint le rapport entre le corps, la politique et les femmes. Le corps des femmes semble toujours un danger et les travaux féministes vont choquer, tandis que Pierre Molinier s’exhibait en bas des décennies auparavant… mais peut-être que le regard des nouvelles générations est en train d’évoluer.

Aujourd’hui que l’on peut développer ces images très librement et les envoyer sur les réseaux sociaux, les limites s’effacent-elles selon vous ? 

Dans Curiosa, le duo brésilien et suisse, Dias & Riedweg, a repris des planches contacts de Charles Hovland, photographe new-yorkais des années 1970 qui avait récupéré les annonces du Village Voice, très osé à l’époque. C’était le monde d’avant Internet et des réseaux sociaux, mais les lecteurs écrivaient de manière très directe qu’ils cherchait telle personne pour telle pratique sexuelle. Hovland avait fait rejouer leurs fantasmes par des modèles et le duo Dias & Riedweg l’a, à son tour, réinterprété en vidéo. Aujourd’hui, l’on peut envoyer une photo en quelques instants, mais cette immédiateté rend-elle l’époque plus érotique ? On observe peut-être davantage de commercialisation des pratiques sexuelles, notamment par les applications.

Quand la représentation érotique existe depuis la Grèce antique

Ce qui a changé, après les années 1960, a été l’entrée du politique et de la perception du corps, non plus regardé uniquement en tant qu’image, mais dans sa réalité. Les corps sont toujours politiques et j’aime les œuvres détournées, suggestives ou surréalistes, mais qui portent un message. Je pense que les visiteurs sont venus découvrir Curiosa avec l’idée d’un érotisme un peu traditionnel, mais ils semblent en sortir en ayant l’impression que l’on y parle du monde qui nous entoure et des combats qui sont les nôtres.

Interview: Marie Maertens
Photos: Michaël Huard

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