Mircea Cantor « Chasseur d’images » 14.01.2019 #art

Le territoire est un concept qui n’est pas seulement lié à sa physicalité

L’œuvre de Mircea Cantor ne connaît pas de frontières. Originaire de Roumanie, un pays parfois lointain aux yeux des Parisiens, il se définit avant tout comme un artiste qui « vit et travaille sur Terre ». Lauréat du Prix de la Fondation d’entreprise Ricard en 2004, puis du Prix Marcel Duchamp en 2011, il est aujourd’hui invité par le Musée de la Chasse et de la Nature pour une carte blanche en résonance à la Saison France-Roumanie 2019 (qui célèbre le centenaire de la création de la Roumanie moderne). Mircea Cantor s’y intéresse à la notion de territoire en confrontant humanité et animalité, notamment à travers des rites et rituels ancestraux encore très présents dans son pays natal. S’invite alors dans les salles du musée une parade de masques et objets populaires issus du Musée du Paysan roumain et qui entrent en résonance avec ses films, dessins et sculptures. Une parade qu’il organise en “chasseur d’images” (“vânătorul de imagini”) et qui trouvera son point culminant à l’occasion de la Fête de l’Ours le 21 février prochain…

Le Musée de la Chasse et de la Nature t’a donné carte blanche. Comment as-tu appréhendé cette liberté ?

Lorsqu’on m’accorde la liberté, je m’impose des contraintes. Je réfléchis à comment agir dans un espace défini, pour quel public, avec quel type d’œuvres, quel type de discours adopter dans un contexte comme celui du Musée de la Chasse et de la Nature. J’ai essayé de développer des thèmes en lien avec le monde animal, mais j’ai aussi réfléchi à comment y insérer des œuvres qui s’éloignent d’une compréhension littérale de ce monde animal. L’exposition présente des œuvres comme le film “Deeparture” (2005) qui montre cette tension entre deux espèces qui ne se rencontrent jamais, sinon pour s’attaquer : le loup et la biche. La vidéo de l’aigle et du drone – “Aquila non Capit Muscas” (The eagle doesn’t hunt flies) – est aussi présentée, et elle reflète les notions de territoire et d’intrusion qui m’intéressent beaucoup.

Quelle est ta définition du territoire ?

Au regard de cette exposition, le territoire est un concept qui n’est pas seulement lié à sa physicalité. Les masques exposés ici, par exemple, définissent le territoire d’une coutume liée à des rites et à une communauté. Les tissus de camouflage sont pour moi des représentations conceptuelles d’une idée de la territorialité, d’où leur titre “Hidden Meridians over disruptive landscape”. Utiliser le tissu camouflage, c’est vouloir se fondre dans le paysage, le territoire. Comment définir cette zone-là ?

L’exposition s’inscrit dans la Saison France-Roumanie 2019. A-t-elle une saveur particulière pour toi ? Te considères-tu comme un ambassadeur de la Roumanie à travers l’art ?

Je pense qu’on ne peut pas se couper les racines, sinon, comme les plantes, on ne vit plus ! Il est un peu exagéré de dire que je suis un ambassadeur de la Roumanie, mais j’essaie de mettre en lumière certains aspects qui sont moins connus en France. À l’exemple des masques issus du Musée du Paysan roumain qui même en Roumanie ne sont pas exposés car le musée est fermé ! C’est une découverte à la fois pour le public parisien et pour les Roumains qui vont venir voir l’exposition. Ces masques sont d’une rareté et d’une préciosité incroyables. Pour le conservateur du musée, ils ont la même valeur que La Joconde parce que ce sont des objets voués à être détruits une fois que les rituels de fin d’année (qui ont lieu dans des zones ethno-géographiques précises de Roumanie) sont terminés. C’est un grand plaisir pour moi d’avoir pu les amener en France pour les exposer ici. Nous exposons aussi un tapis tissé par une tisseuse au Sud de la Roumanie, dans la région de L’Olténie, très connue pour ses tapis. Il a été tissé pour le centenaire de la Roumanie moderne, c’est-à-dire le rassemblement de toutes les régions de la Roumanie, dans lequel la France a joué un rôle très important avec le Traité de Trianon.

Peux-tu nous parler des artistes que tu as invités à participer à l’exposition ?

L’idée de la “Chambre d’amis” au deuxième étage m’est venue spontanément. Claude d’Anthenaise m’a donné carte blanche, mais j’ai voulu à mon tour donner carte blanche à d’autres artistes. J’ai plus précisément invité la scène de Cluj-Napoca, qui est une scène assez effervescente qui se concentre surtout sur la peinture. Tous ces artistes ont répondu au thème précis de la chasse et de la nature. Si ça n’avait pas été le cas, j’aurais exercé mon pouvoir de censure…

Comment expliques-tu l’importance des animaux sauvages dans la culture roumaine ?

Selon moi, la relation avec l’animal n’est pas liée à une nationalité – je parlerais plutôt de l’humain et de l’animal. Dans mon cas, c’est quelque chose qui vient de l’enfance. J’ai grandi et toujours passé mes vacances dans la campagne profonde, très traditionnelle. On sacrifiait le cochon à Noël, l’agneau à Pâques. Il y avait une relation naturelle avec l’animal. Je savais d’où venait la viande, on est loin de la tranche de jambon qu’on trouve au supermarché. Bien sûr, on s’est éloigné de ce rapport-là, mais j’ai toujours cet amour et ce respect pour les animaux.

On a pu lire que tu te considérais “en exil permanent”. Comment l’expliques-tu ?

Je ne suis pas sûr de l’avoir dit de cette manière. Je ne me considère pas en exil, je suis infusé de l’endroit où je vis. Aujourd’hui, avec l’opportunité de voyager, on ne peut plus se considérer en exil. Je ne suis pas persécuté, je suis libre de découvrir. D’ailleurs, sur mon CV je précise : “vit et travaille sur Terre”. Aujourd’hui, on peut avoir cette appartenance universelle – mais tout dépend des contextes.

À tes débuts, as-tu été influencé par des artistes ou des approches en particulier ? Tu travailles avec beaucoup de supports différents : la vidéo, le dessin, la sculpture…

J’ai eu quelques professeurs avec qui j’ai beaucoup échangé, mais il n’y a pas un artiste qui m’ait véritablement influencé. J’aime autant Lasco, Piero della Francesca, Le Caravage, que Paul Klee… J’aime et je connais l’histoire de l’art. C’est dans la connaissance qu’on découvre une certaine authenticité que l’on choisit de suivre.

Tu organiseras une grande parade pour la Fête de l’Ours en février. Peux-tu parler du rituel que tu illustres ici et pourquoi tu as voulu le reproduire à Paris ?

C’est la troisième édition de la Fête de l’Ours au Musée de la Chasse et de la Nature. La Roumanie est l’un des pays de l’Europe où l’on compte le plus d’ours. J’ai découvert ces traditions ancestrales liées à la Fête de l’Ours, on dit qu’elles remontent au temps des Daces, les ancêtres du peuple roumain. L’ours était à l’époque un animal sacré et on le célébrait à l’arrivée du nouvel an, il est très lié à ces rituels de renouvellement de la nature. Pendant la parade à Paris, on verra des gens masqués et vêtus de véritables peaux d’ours, jouant du tambour, de la trompette… Du jamais vu ! Tous viennent de la ville de Comănești et célèbrent ce rituel chaque année. La tradition y reste très vive, tous proviennent d’une lignée de pères en fils, et c’est ça qui est beau, c’est cette transmission. Pour le public parisien qui y assistera, ce sera un vrai spectacle.

L’exposition est sous-titrée “chasseur d’images”. Si l’on reste dans le thème du territoire et du monde animal, te considères-tu comme un chasseur, un observateur, ou un prédateur ?

Je pense qu’on a tous en nous, dans notre ADN, une part de chasseur. Ce sont nos origines premières, archaïques. Selon moi, la “chasse” prend plusieurs formes : chez les artistes visuels, elle se traduit par la recherche de la forme, du sujet, du vocabulaire… Un chef chassera les goûts, un philosophe les idées, un créateur les tendances…

Ton film “Aquila non Capit Muscas” (The eagle doesn’t hunt flies), montre un aigle chassant un drone. La technologie t’inquiète-t-elle ?

C’est peut-être un peu exagéré. Aujourd’hui, on a tous un téléphone portable auquel on a souscrit de notre plein gré. La question qui se pose, c’est davantage celle de l’intrusion de la technologie dans la vie privée, de la frontière entre le privé et le public. Cette idée est aussi représentée par mes empreintes sur le fil barbelé (exposé au rez-de-chaussée du musée). Aujourd’hui, tout le monde peut avoir accès aux empreintes d’autrui, c’est fréquent à la frontière américaine, par exemple. C’est souvent sous le prétexte de la sécurité, mais je me demande si c’est toujours justifiable…

Aujourd’hui, qui sont pour toi les prédateurs qui mettent la liberté artistique en danger ?

Les prédateurs de l’art, c’est tout ce qui nous éloigne de l’art. Mais l’art est tellement subjectif que le fait de s’en éloigner peut même devenir un art en soi : l’art de s’éloigner de l’art. Pour résumer mon approche, je dis toujours que je lance la pierre dans l’eau, et que je laisse les autres “raconter le cercle”… 

Interview : Maxime Der Nahabédian

Portrait et vues d’exposition : Michaël Huard

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