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25.04.2022 #art

Alice Grenier Nebout

Peinture volcanique

« Mes œuvres agissent un peu comme mes boucliers, comme une manière de rester dans le monde de l’enchantement »

« Le palpable, c’est ce qui nous ramène au vivant ». À travers la peinture, l’artiste Alice Grenier Nebout renoue avec les éléments naturels et l’instinct. Un peu comme Alice au Pays des Merveilles, elle se plonge dans des toiles grands formats qui donnent vie à des mondes fantasmés où les éléments de la terre, de l’animal et de l’humain retrouvent une fusion primaire et passionnelle. Portée par la couleur, qu’elle travaille avec ses doigts, l’artiste cherche à toucher l’essence de l’homme et de la femme dans une approche presque fauviste à la fois inspirée du cinéma (dans lequel elle a grandi), de la poésie et des contes fantastiques. Une sorte de jaillissement des inspirations et de la matière qui donne à ses tableaux une puissance volcanique. Contraste déroutant, l’artiste nous accueille chez POUSH, dans son atelier temporaire logé au douzième étage d’un immeuble de bureaux transformé en incubateur d’artistes par l’agence Manifesto. Sur les toits de Paris, l’artiste s’y rapproche de la terre…

On peut commencer par parler de POUSH, l’incubateur d’artistes créé par Manifesto dans un immeuble de bureaux en réhabilitation. Comment as-tu rejoint le projet ?

Ce projet d’incubateur d’artistes par Manifesto a débuté il y a deux ans, et j’en fais partie depuis un an et demi. Des amis artistes m’en avaient parlé, et j’ai envoyé mon dossier à Yvannoé Kruger, son directeur artistique. J’ai été sélectionnée, puis je me suis installée au douzième étage. J’étais très excitée parce qu’il y avait enfin une résidence d’artistes à Paris. On était 150 artistes et c’était très stimulant, un peu comme la Factory d’Andy Warhol. Je trouve que c’est quelque chose qui n’existe pas assez. Aujourd’hui on est 250 artistes, et il y a une vie de petit village dans les locaux. Chacun a son atelier, chaque étage a son ambiance, et on a aussi des salles d’exposition. Le bâtiment où nous sommes va être entièrement réhabilité et on va être relogés dans une ancienne usine de parfums à Aubervilliers dès le mois d’avril.

Quand as-tu commencé à peindre et à envisager l’art comme ton métier ?

J’ai commencé véritablement pendant ma dernière année à la Central Saint Martins School à Londres. J’avais commencé à faire énormément de films – j’ai grandi dans un milieu de cinéma – et j’avais cette idée de faire du video art. À un moment donné, la peinture m’a appelée. Ça a été comme une rencontre. J’ai commencé à rentrer dans la matière, je n’arrêtais pas de produire. J’ai créé une toile de trois mètres de haut pour mon « final show » à l’école, qui s’appelait « Le Jardin des Délices ». C’est à ce moment qu’une vraie histoire d’amour s’est installée avec la peinture.

 

 

 

 

Tu peignais déjà quand tu étais enfant !

J’ai toujours énormément dessiné parce que j’attendais mes parents sur les plateaux de tournage. Que ce soit devant ou derrière la caméra, je me revois avec mes craies dans les rues barrées. C’était ma manière de passer le temps, de créer mon monde. Et pendant les tournages, on est hors du temps, c’est magnifique. En fin de compte, je n’étais jamais dans la réalité. J’ai toujours trouvé formidable de pouvoir s’exprimer avec les couleurs et créer le monde dans lequel tu as envie de vivre. En tant qu’enfant, on dessine tous, certains sont plus sensibles à la musique et développent leur oreille, certains sont plongés dans les livres… Moi j’étais plongée dans les couleurs, les compositions.

Tu dis que la peinture t’a appelée. Peux-tu nous expliquer comment tu as eu cette révélation ?

Je crois qu’il y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous, et j’ai senti que la peinture, la couleur me guérissait. Les compositions me permettaient de m’échapper de la réalité, c’était presque une nécessité de vivre dans ces mondes fantasmagoriques. J’en avais besoin pour vivre. Et ma personnalité s’adapte totalement à cette spiritualité. Je ne suis pas quelqu’un qui est beaucoup dans le réel, je suis davantage dans l’élévation et la rêverie. Et c’est beau de vivre de cette manière là, hors du monde tout en étant dans le monde. Malgré ça, j’essaie parfois d’aborder des sujets importants et actuels à travers mon travail.

Comme la nature, un thème récurrent dans ton œuvre.

La nature, c’est tout le sujet de mon travail. Je parle du monde vivant, de la matière vivante. Ça passe par nous, les homo sapiens, nos sentiments, nos sensations, les éléments… Je n’ai jamais eu cette vocation à peindre ce qu’on a construit, je peins ce qui est là depuis la nuit des temps, et je peins ces paysages pour qu’on puisse se perdre et retrouver notre essence.

L’homme et la femme sont souvent au centre du tableau d’ailleurs, dans une relation charnelle avec la nature.

Ce que je cherche à créer avec mes dernières séries c’est une fusion entre les éléments de la terre, de l’animal et de l’humain. J’aime mélanger ces trois sujets pour n’en faire qu’un, pour donner une espèce de matière très tactile. Je travaille mes fonds avec mes doigts, je cherche la sensualité dans la finition de mes couleurs. Quand je parle de fusion, c’est une fusion amoureuse, une étreinte. Je suis dans une période où je parle d’amour, et je cherche à en parler un peu comme des métamorphoses – une femme avec un cerf, un jeune éphèbe avec une biche… J’utilise beaucoup le jaillissement des couleurs. Il y a quelque chose de très passionné. Je parle souvent de la passion amoureuse – ou de la passion tout court – dans mes sujets. Il y a une explosion dans la manière dont j’étale la matière. C’est la puissance volcanique de la couleur.

Le bleu revient très souvent. Est-ce un hasard ou une obsession ?

C’est une période ! Le bleu, c’est la Terre, et il donne tout de suite une profondeur au tableau, ce que je ne retrouve pas quand j’essaie de faire des fonds jaunes ou rouges. Le bleu apporte une plénitude, une évasion. En ce moment, je vais de plus en plus vers des couleurs vertes, je mélange ma base de bleu parce que j’en ai parfois assez. Je crée toujours par séries, et toujours plusieurs tableaux en même temps. Je les commence ensemble, ils mûrissent ensemble, c’est un processus assez lent. Chaque tableau a sa personnalité et sa temporalité. Parfois j’ai des fulgurances et je peux finir un tableau en deux semaines. Parfois je lutte avant de trouver l’œuvre… 

Quand considères-tu qu’un tableau est terminé ?

C’est la chose la plus difficile. Je m’arrête quand je sens qu’il y a un moment de grâce, que l’équilibre est là.

Tu as créé une installation vidéo pour le restaurant Forest de Julien Sebbag. Comment est arrivé ce projet ?

C’est Dorion qui a eu cette idée. Julien Sebbag était venu à mon atelier et il avait aimé mon travail. J’étais ravie parce que je n’avais jamais imaginé voir mes tableaux vivants à travers une projection mapping. J’ai commencé à dessiner, plus de trois cents dessins à la pastel et à la pastel à l’huile sur toute la végétation et l’écosystème des forêts qui pourraient vivre dans ce lieu magique qu’ils ont créé tous les deux. C’était la première fois que je sortais du cadre du tableau. J’adore voir la peinture vivante.

Quelles sont tes inspirations dans l’art ou en général ?

Mes inspirations varient beaucoup. Je pars toujours d’une expérience personnelle ou d’une histoire. Je m’inspire évidemment du cinéma, surtout le cinéma français (Olivier Assayas, Arnaud Desplechin…). Je lis aussi beaucoup de poésie, de contes. Les livres sont toujours très importants. Il y a quelques mois j’ai relu plusieurs fois « Phèdre » de Racine parce que j’aimais son état amoureux complètement désespéré. Des poèmes d’Éluard. En terme de peinture, tous les classiques m’inspirent, je suis récemment allée à Florence pour voir les tableaux du Titien, Le Caravage, Botticelli… Dans les peintres modernes, il y a notamment Marc Desgrandchamps, Peter Doig et Anselm Kiefer.

Ton œuvre rappelle aussi l’expressionnisme allemand, notamment le groupe d’artistes Le Cavalier Bleu.

L’expressionnisme est un mouvement qui m’a beaucoup inspirée quand j’étais adolescente, je regardais beaucoup de peinture de cette époque là. J’adore Egon Schiele, notamment. On dit aussi souvent que mes peintures ressemblent au fauvisme. On a toujours ce besoin de déceler des références, mais en réalité, oui, je fais des couleurs vives, oui, je fais peu de mélanges, mais ma peinture est plus organique. On peut dire que je fais de la « figuration expressionniste ».

Tu écris aussi beaucoup, tu tiens des carnets. L’écriture est-elle un point de départ de ta peinture ?

Absolument, c’est un point de départ ! Les mots ont toujours été très importants, j’aurais adoré écrire. Dans la réalisation d’une peinture, il y a parfois des poèmes ou des récits qui la racontent. Parfois j’écris aussi pour comprendre comment j’appréhende ma peinture. J’intellectualise beaucoup mon travail, peut-être trop parfois, mais j’aime beaucoup ça.

Est-ce qu’être une femme artiste a une importante particulière pour toi ?

Je considère que je n’ai pas de sexe prédéfini, je ne pense jamais au fait que je suis une femme quand je peins. Ça transparait naturellement. Mais j’aime cette incarnation. Il y a toujours eu des femmes artistes, c’est juste qu’aujourd’hui on se penche un peu plus sur le sujet. Les femmes ont toujours été une inspiration grandiose, des divinités. J’en parle dans mes peintures, de cette Vénus, de cette Ève, de ces ensorceleuses, ces femmes puissantes. Je me questionne beaucoup sur la représentation de la femme au fil des âges. Aujourd’hui les femmes sont passées d’inspiratrices à des femmes qui fabriquent, qui réalisent, qui sont des entrepreneuses, tout en étant mères, tout en étant belles…

Peut-on dire que ta peinture est féministe ?

Evidemment qu’elle l’est dans le sens où j’ai envie de protéger et de glorifier la femme. Le terme de sororité revient aussi souvent dans mon cercle d’amies. C’est quelque chose que je cherche davantage à représenter dans mon travail. J’avais d’ailleurs fait toute une recherche sur la jouissance féminine dans la peinture. Je me suis intéressée au ravissement, c’est à dire les rapts des hommes qui s’accaparaient de la beauté de femmes. C’est un sujet que j’essaie d’analyser, de détourer. J’aimerais que les représentations du plaisir féminin soient totalement incarnées dans une définition claire, qu’elles ne soient pas déguisées. C’est peut-être une revendication féministe.

Aujourd’hui alors que le monde se dématérialise avec l’ascension du métaverse et des NFT, on a l’impression que l’on vit dans l’univers du vide et du rien.

Si l’on dit ça, ça devient hyper vertigineux ! En réaction à ça, mes œuvres agissent un peu comme mes boucliers. C’est une résistance à vivre dans ce monde là. Une manière de rester dans le monde de l’enchantement.

Quels sont tes projets pour cette année ?

Je présente une exposition cet été à l’Hôtel Gallifet à Aix-en-Provence. C’est un très bel hôtel particulier dans un jardin de la ville. Je vais y exposer des grands formats tout l’été, pendant trois mois. Possiblement aussi une exposition à Los Angeles… Pour le moment j’ai vraiment envie de me concentrer sur mon travail. J’ai pour objectif de sortir une vingtaine de tableaux forts cette années… Je suis plutôt ambitieuse !

 

Découvrez l’exposition d’Alice Grenier Nebout « Chambres à Part » à la Villa Kanal à Bruxelles à partir du 27 avril au 1 mai 2022.

Interview : Maxime Der Nahabédian

Photos : Jean Picon

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