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Alice Moitié

Derrière l’objectif

05.05.2021

#art

« J’adore quand les photos ressemblent à des bulles de bandes dessinées »

S’il y a bien un endroit où Alice Moitié est à l’aise, c’est derrière l’objectif. Photographe et directrice artistique à l’univers et la personnalité pétillants, elle endosse pour la première fois la casquette de réalisatrice pour le petit écran pour “6 X CONFINÉ.ES”. Nouvelle série d’anthologie signée Canal+, le projet réunit six réalisateurs sur le thème du confinement. Alice s’y démarque avec “Jusqu’à Saint-Molart”, une comédie noire portée par Ludivine Sagnier. Proche du milieu de la musique, un peu par hasard, elle a photographié quelques-uns des meilleurs artistes d’aujourd’hui, de Miley Cyrus à Angèle en passant par Clara Luciani. Et puis Myd, bien sûr, pour qui elle a  réalisé les clips barrés de “Together We Stand” ou “All Inclusive” dans lequel elle pousse le musicien à jouer les trouble-fêtes sur une croisière touristique. Le tout enrobé d’un amour pour la BD, point de départ de son esthétique colorée et de sa contagieuse joie de vivre. 

Comment as-tu vécu l’année 2020 sur le plan créatif ?

Le court-métrage a sauvé mon année. C’était la première fois que je faisais de la fiction, ça m’a permis de rentrer dans une autre dimension de mon travail. Je travaillais beaucoup à l’étranger, et en équipe, avant tout ça. Ce ne sont pas vraiment les voyages qui me manquent, mais l’activité en général, de rencontrer des gens. J’ai été forcée de repenser la manière dont je travaille, de prendre le temps de me concentrer sur des projets plus personnels liés à la photo et à la vidéo. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai fait ce court-métrage. Ça m’a permis d’ouvrir une autre porte.

Comment est né le projet de “6 X CONFINÉ.ES” avec Canal+ ?

Notre producteur chez Iconoclast m’a appelée au mois de mai avec Saïd Belktibia, Antoine de Bary, So Me, Marina Rollman et Pierre Maillard pour participer à ce projet pour Canal + sur le thème du confinement. J’avais déjà un court-métrage de prévu mais il avait dû être annulé, et j’étais très déçue. Du coup, j’ai réécrit un scénario en me disant que lui non plus n’allait jamais se faire. Finalement on a tous charbonné et tout est allé très vite ! En huit mois, on a tous sortis un court-métrage de vingt minutes et les retours ont vraiment été chouettes.

On parle d’ailleurs de ton film comme de celui qui se détache des autres.

Je pense que c’est dû au sujet. Il est un peu plus “deep” et puis le hasard a voulu que ce soit un sujet d’actualité. J’aimais aussi savoir que c’était un projet pour la télé et non pour le cinéma, qu’on n’aurait pas à faire la tournée des festivals et que le soufflet n’allait pas retomber au bout d’un moment. Il y avait aussi une entre-aide entre tous les réalisateurs, une vraie camaraderie. Et puis, je me disais “si je le foire, le suivant sera mieux”, donc ça m’enlevait un peu de pression. On a tous eu le soutien de Canal+, et ça faisait du bien de savoir que je n’étais pas seule avec mon film. Il y avait presque une ambiance de projet d’école.

Peux-tu nous parler du sujet de ton film “Jusqu’à Saint-Molart” ?

C’est l’histoire d’une fille un peu “branchée”, la trentaine, qui rentre se confiner chez ses parents qui viennent d’un milieu prolétaire avec son petit copain plus jeune qu’elle. Pendant qu’elle est en train de s’engueuler avec sa sœur, les choses s’enveniment et elle apprend avoir été violée lorsqu’elle était petite. Elle est un peu sur le cul, et ça devient une obsession pour elle de savoir ce qui s’est réellement passé parce qu’elle n’en a aucun souvenir. Étant donné qu’elle ne s’en souvient pas, elle est un peu détachée de l’événement. Comme si ça ne lui était pas arrivé. C’est de là que provient la dimension comique du film, parce que ça reste une comédie – certes une comédie noire, mais une comédie. Elle n’endosse pas le statut de victime, elle essaie juste de se souvenir. J’ai beaucoup aimé la relation entre les deux sœurs incarnées par Ludivine Sagnier et Sophie-Marie Larrouy. Moi qui n’ai pas de sœur, j’ai aimé imaginer leur relation, et créer une famille qui se ressemble.

Le film traite aussi du retour des Parisiens chez leurs parents en province, dont beaucoup ont fait l’expérience pendant le confinement. Est-ce que cet aspect du film part d’une expérience personnelle ?

Beaucoup sont rentrés chez leur parents sous prétexte qu’ils étaient fragiles, et je comprends de vouloir être proche de sa famille dans une période comme celle-là. Mais j’ai aussi beaucoup d’amis qui m’ont dit qu’ils n’en pouvaient plus. Un mois et demi à regretter d’être venus… Je n’ai pas du tout été dans ce cas. J’étais à Paris à découvrir la Nintendo Switch et à détester “Animal Crossing” ! Je me forçais à faire une demi-heure de marche par jour… Au moins je n’étais pas étudiante ! 

Comment as-tu vécu cette première expérience de réalisation pour la télé ?

J’ai aimé écrire le scénario parce que c’était marrant de voir ce qui allait marcher ou non. J’avais surtout peur des dialogues parce qu’ils peuvent être drôles dans ta tête et ne pas l’être en vrai. Au moment des castings j’étais très stressée de les entendre lus à voix haute. Finalement j’ai été agréablement surprise. Je suis habituée aux castings de publicité mais c’est totalement différent parce que les répliques sont forcément bizarres. Ici, j’avais aussi affaire à de super bons acteurs. J’ai choisi Ludivine Sagnier en premier. Je n’ai pas fait la fière quand je lui ai proposé le rôle, je suis passée par un intermédiaire pour ne pas me prendre un “non” dans la face ! Elle m’a appelée et m’a proposé que l’on se voie, m’a posé plein de questions sur le rôle, ce qui m’a poussée à donner des réponses auxquelles je n’avais pas pensé. À partir d’elle, j’ai voulu constituer sa famille et son petit copain, que les énergies fonctionnent. Comme c’est un sujet lourd, on pouvait vite tomber dans quelque chose de très dramatique. Il fallait trouver un équilibre.

As-tu appréhendé ce projet différemment de ton activité de photographe et directrice artistique ?

J’étais stressée, super excitée, et une fois sur le plateau ça a été la meilleure expérience de ma vie. C’était comme jouer à la poupée en grandeur nature. J’avais surtout l’impression que tout était possible, et comme je commence à peine, c’est super excitant de savoir qu’il y a plein de choses que tu ne sais pas mais que tu peux apprendre. Je partais vraiment de zéro. Ça aussi été une expérience hilarante, j’ai rigolé pendant tout le tournage, je n’étais jamais fatiguée. Ça te met dans un état d’adrénaline incomparable.

Parlons de musique. Je t’ai notamment découverte à travers les clips de Myd avec qui tu as beaucoup collaboré. As-tu toujours été attirée par la musique ?

J’ai toujours écouté de la musique, mais je n’ai jamais eu l’intention d’en faire. J’ai commencé à travailler dans ce milieu un peu par hasard, j’ai d’abord photographié la pochette d’album de The Dø et petit à petit j’ai été contactée par d’autres artistes. Avec Myd c’est différent parce qu’il y a davantage un rapport de direction artistique. Il commençait sa carrière solo, je l’ai pris au berceau en quelque sorte. Sinon avec les musiciens, ça se fait au fur et à mesure, au contact, et ça ne me déplaît pas ! Ce sont des gens passionnés qui ont leur personnalité, ils ont toujours des histoires marrantes à raconter, c’est chouette. J’aime aussi la contrainte de devoir s’adapter à leurs univers. Avec Myd, on est davantage une équipe. Il a créé la musique originale de mon film, et on a aussi récemment fait une pub Pornhub ensemble ! 

Le tournage de son clip “All Inclusive” en croisière a dû être une sacré expérience !

C’était angoissant pour moi parce que je devais revenir avec un clip et un livre photo, et j’étais toute seule avec un iPhone et deux appareils photo à l’épaule. On s’est décidés trois jours avant ! Il y avait tellement de monde sur cette croisière, l’eau à perte de vue sans jamais pouvoir la toucher, la zumba à fond à dix heures du matin. Myd est quelqu’un de poli, et au début il n’osait pas faire ce que je lui demandais, et il a vraiment fallu que je le pousse. Tu deviens un peu fou au début du troisième jour, et au final tu te marres. Une sorte de mystère a fini par se créer autour de nous parce qu’on faisait n’importe quoi et les gens ont commencé à se demander qui on était et ce qu’on faisait vraiment. Pour ne pas trop se faire remarquer, on prétextait qu’on tournait des vidéos de vacances. Comme il était toujours habillé pareil, et en plus avec son physique, on a fini par devenir les mascottes du bateau et les gens étaient super contents quand il nous voyaient ! Ça a donné plein de moments organiques dans le film. Un soir, on a même démarré une chenille dans la boîte de nuit du bateau. Je ne l’ai même pas filmée parce que je voulais trop y participer ! Imagine l’ambiance dans la boîte de nuit d’un paquebot !

Ton univers visuel est très coloré, je crois que ça provient de ton amour pour la bande dessinée.

Complètement. J’adore quand les photos ressemblent à des bulles de bandes dessinées, c’est quelque chose que j’ai remarqué assez tard. J’aime la vibration des couleurs, les aplats, comme de l’encre finalement. Ça me met de bonne humeur, ça me procure une sensation que je ne sais pas trop expliquer… Je suis “colorophile” ! Quand je regarde la pochette du disque de Myd, je me dis qu’elle aurait pu être une vignette de BD. Un peu comme Tintin constamment sur des bateaux. Là ça pourrait être “Les Aventures du garçon nu”.

Qu’est-ce que tu lisais comme bandes dessinées plus jeune ?

J’ai dû lire tous les Astérix, tous les Spirou, et j’achetais toujours les Super Picsou Géant ! Je détestais Mickey, un vrai Monsieur Je Sais Tout ! Par contre, j’adorais Donald. Il avait la loose mais pourtant il s’occupait de ses trois petits neveux qui sont trop sympa, et Gontran, son cousin, qui par rapport à lui avait une chance incroyable. Et puis Picsou et sa piscine de pièces totalement folle… Le Super Picsou Géant, c’est mon enfance, ma Bible. Plus tard je me suis mise à lire les Fluide Glacial, et je retrouvais les auteurs des BD qui m’avaient plu. RanXerox par exemple, je trouvais ça fou ! 

Quel artiste aimerais-tu photographier aujourd’hui ?

Je dirais Britney Spears. Parce que pour moi c’est une “boomeuse” sur Instagram et c’est marrant de voir ce qu’elle poste parce qu’elle est complètement dans son monde ! Il faudrait la photographier dans une lumière très arty, obtenir quelque chose de plus brut. Photographier quelque chose qu’elle ne donne pas, sa fragilité, son intimité. On ne sait jamais, il y a toujours moyen ! Le jour où Macron a été élu, j’avais posté un Tweet pour demander si quelqu’un avait le contact de son attaché de presse pour faire son portrait officiel. Une chose en entraînant une autre, j’ai fini par être mise en relation avec une personne de son équipe de communication qui m’a finalement dit qu’il travaillait déjà avec un photographe. Il faut toujours tenter.

Quel impact ont eu les réseaux sociaux sur ton travail ? Penses-tu que les opportunités pour les jeunes artistes soient plus accessibles aujourd’hui grâce à Instagram notamment ?

Complètement. Quand j’ai rencontré Myd, par exemple, on se suivait déjà sur Instagram. Donc la première fois qu’on s’est vus, c’était très naturel. On était contents de se voir en vrai et on a tout de suite échangé. Très rapidement, je lui ai dit que j’avais envie de tourner un clip pour lui. J’ai lancé cette bouteille à la mer et il a très vite rebondi. Je me suis fait plein de copains grâce aux réseaux sociaux, même beaucoup de monde que je n’ai jamais rencontré et avec qui j’échange régulièrement. Ça permet à d’autres artistes de se faire une idée de mon travail et de ma personnalité. Parce que même si j’exécute leur vision, ils ont quand même envie qu’on partage le même univers.

Les réseaux sociaux t’ont aussi permis de te faire un nom.

Mes premières photos, je les postais sur Facebook, puis sur Tumblr. Et puis Instagram est venu naturellement, c’est devenu un mix entre un site internet et du contenu pour les copains. J’aime bien pouvoir remonter le “feed” et voir où j’étais trois ans en arrière. J’aime ce côté “journal”, j’ai toujours tenu un blog quand j’étais ado. Des gens qui vont me suivre parce qu’ils me trouvent marrante vont pouvoir découvrir mon travail, et vice versa. Je ne vais pas commencer à me dire qu’il faut que je sois plus “sérieuse”, à prendre Instagram comme une vitrine professionnelle parce que tu sais que tout peut s’écrouler à n’importe quel moment. Aujourd’hui il y a quand même des ados de 16 ans qui sont devenus millionnaires grâce à TikTok. On ne peut pas faire comme si ça ne changeait pas complètement l’industrie du luxe et de la mode. Soudainement les jeunes ont les moyens d’acheter du luxe. Tout change. L’industrie du luxe a décidé d’arrêter de se moquer de la jeunesse parce qu’elle se rend compte que ce sont des consommateurs, et essaie de parler la même langue qu’eux. On ne recrute même plus des designers à la tête de grandes maisons mais des directeurs artistiques. Le pouvoir aujourd’hui peut venir de n’importe où, qu’il soit légitime ou non ! 

Quels sont tes prochains projets ?

Je vais commencer à écrire un long-métrage, mais je ne suis pas pressée parce que sinon je vais m’angoisser pour rien. Je suis assez curieuse de savoir ce que ça va changer une fois qu’on aura repris un rythme normal. Déjà on se fera moins la bise, ce qui n’est pas désagréable… 

Interview: Maxime Der Nahabédian
Images: Jean Picon

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