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Christophe Chassol

« Harmoniser le réel »

04.12.2019

#musique

Les gens de ma génération étaient davantage intéressés par l’électro alors que moi j’aimais Jerry Goldsmith.

Le 4 décembre dernier, Christophe Chassol offrait aux Parisiens une expérience rare : un concert sur la place Vendôme dans le cadre d’un événement de fin d’année organisé par Cartier. Le musicien, compositeur de musique de films, arrangeur, pianiste, performer, a composé pour la maison de joaillerie française une musique de Noël, poétique et enveloppante, le fruit d’une collaboration avec le chœur de l’Orchestre de Paris et son conducteur Lionel Sow, interprétée lors d’une performance en collaboration avec Art Bridge. Entré au Conservatoire à l’âge de quatre ans, Christophe Chassol impressionne autant pour sa maîtrise que pour la variété de ses références : de Busta Rhymes à Frank Ocean et Solange avec qui il a collaboré, de l’œuvre de Stephen Sondheim (il écoutait la musique originale de “Into the Woods” lorsqu’il m’a ouvert la porte de chez lui) aux films de Brian de Palma en passant par les expérimentations de Jim Henson (qu’il me montre avec enthousiasme sur YouTube), Christophe Chassol s’est construit une culture extensive de la musique appuyée par une passion pour le cinéma des années 1970. Lorsqu’il parle de sa musique, Chassol emploie souvent le terme “film”. C’est parce que chez lui l’image et le son ne font qu’un. Une vision qui lui a inspiré les “ultrascores”, une manière, comme il l’explique, “d’harmoniser le réel”… 

Tu avais donné une interview pour France Inter en tout début d’année où tu parlais de tes projets pour 2019. Maintenant qu’on arrive à la fin de l’année, je te pose la question dans le sens inverse : de quoi a été faite ton année ?

Depuis 2011, chaque année est de plus en plus chargée ! Elle a pas mal commencé parce que j’ai travaillé sur mon dernier film, à la fois album et show, “Ludi”. À l’automne 2018, j’ai bossé non stop sur le montage, l’écriture, la composition… J’avais cette date butoir du 11 janvier pour jouer ce projet que je n’avais pas encore écrit. On a joué une première version à Flagey en Belgique, donc l’année a commencé avec ce concert, puis on a enchaîné avec d’autres dates, à six ou sept reprises avant la rentrée : Jazz à Vienne, Jazz à Monteux, au Japon quatre fois, à Alfortville, à Nantes… Pendant tout ce temps, je faisais mes mixages, et l’enregistrement du disque. J’ai aussi composé  une musique de film pour un réalisateur qui s’appelle Jean-Pascal Zadi, pour son film “Tout simplement Noir” (Gaumont), une comédie très drôle qui sortira en début d’année.

“Ludi” est un projet dont on a déjà entendu parler. Le considères-tu comme une histoire de bout à bout, ou une composition de plusieurs morceaux ?

C’est une construction, l’exploration du thème du jeu. Je suis parti du livre de Hermann Hesse, “Le Jeu des perles de verre”, qui est un roman utopique des années 1940 qui raconte l’histoire d’un enfant qu’on suit tout au long de sa vie et qui devient le “Ludi Magister”, le Maître du jeu des perles de verre. Ce jeu – qui n’est jamais décrit dans le livre – est en quelque sorte la pierre angulaire de ce monde, une province utopique où il n’y a que des chercheurs. J’ai aussi lu le travail de Roger Caillois sur la classification des jeux (compétition, hasard, simulacre et vertige). Je suis allé filmer des situations de jeu : une cour d’école à la récré, un match de basket-ball, un parc d’attraction et des jeux d’arcade à Tokyo… et j’ai fait chanter à des chanteurs sur fond vert les mélodies que j’avais extraites de ces tournages documentaires. Il y a trente morceaux sur le disque, qu’on peut distinguer en cinq parties. Il y a pas mal d’intervenants : Crystal Kay, une pop star au japonaise qui est une amie et que j’ai filmée dans un ascenseur avec vue sur tout Tokyo. On a fait des allers-retours pendants deux heures ! J’ai extrait des phrases d’elle et elle devient un peu un fil rouge du film. Il y a aussi la chanteuse anglaise Ala.ni, ma sœur Carine Chassol, mon batteur Mathieu Edward, Thomas de Pourquery, Alice Lewis, Alice Orpheus, Jocelyn Mienniel à la flûte… du monde ! Des amis surtout, et ça donne un film d’une heure.

2019 c’est aussi la sortie du nouvel album de Solange auquel tu as collaboré.

Oui, on a travaillé ensemble en début d’année dernière. Elle habite à la Nouvelle-Orléans, et en 2008 le Centre d’art contemporain de la Nouvelle-Orléans m’avait commandé une pièce, ce qui a donné “Nola Cherie” (que j’ai ensuite sorti en disque avec Tricatel en 2011). C’était mon premier film. Quelques années après, j’ai fait “Big Sun”, qui depuis a une vie un peu muséale, il est exposé régulièrement et voyage pas mal. Solange l’a vu dans ce musée et m’a appelé pour me proposer d’ouvrir deux concerts pour elle. C’était au Radio City Music Hall à New York, une énorme salle, géniale, très old school, et au Greek Theatre à San Francisco. Après ça, elle m’a demandé si on voulait venir la voir à Los Angeles, où elle avait loué une maison pour enregistrer son album. On a travaillé pendant cinq jours et puis je l’ai interviewée. De cette interview j’ai extrait des passages que j’ai harmonisés, mélodifiés, et ça a donné trois morceaux dans l’album, dont le tout premier “Things I Imagined”.

Le son et l’image sont comme indissociables chez toi, et je crois savoir que tu aimes beaucoup le cinéma, notamment les films de Brian De Palma.

J’ai découvert la musique de films avec Ennio Morricone et Sergio Leone : “Le Bon, la Brute et le Truand”, “Mon Nom est Personne”, “Il était une fois la révolution”, “Il était une fois l’Amérique”… J’ai vraiment relevé et étudié la musique de ces films en particulier. Il y a eu John Williams pour les films Steven Spielberg, mais aussi Jerry Goldsmith que j’ai beaucoup travaillé. Tous ces films de la fin des années 1960 et du début des années 1970…  J’aimais beaucoup leur esthétique, la pellicule, les sujets politiques, paranoïaques parfois. J’ai découvert Brian De Palma quand j’étais ado avec “Carrie”. Il faut dire aussi que j’adore la photographie, et Vilmos Zsigmond, qui avait aussi travaillé sur “Voyage au bout de l’enfer” était le directeur de la photographie du film. Il y a une sorte de voile sur la pellicule – j’ai cru même entendre qu’il mettait du lait dessus ! C’est une image que j’adore, et qu’on retrouve dans pas mal de films de Brian De Palma, dont “Obsession”. Chez De Palma, j’adorais que ce soient des thrillers, qu’il y ait du paranormal parfois, tous ces thèmes de voyeurisme, les long travelings comme dans “Blow Out” où Travolta est preneur de son, ou les scènes dans les supermarchés, les musées où il suit des femmes. Il y a quelque chose de pervers mais il a une façon de filmer tellement géniale. Et son utilisation de la musique l’est aussi.  De Palma est fan d’Hitchcock, donc il travaillait avec Bernard Hermann, puis à sa mort il a choisi Pino Donaggio (“Carrie”, “Blow Out”, “Dressed to Kill”, “Body Double”…). Il avait une vraie patte. Les synchro, les mouvements de caméra, les musiques… c’est ce que j’adorais quand j’étais ado.

Est-ce une culture que tu as acquise par toi-même ? J’imagine qu’on n’apprend pas ça au Conservatoire ?

Non, c’est vraiment de la culture pop personnelle, mais qui découle de mes études au Conservatoire. Forcément j’étais intéressé par l’orchestre dans les musiques de film. Les gens de ma génération étaient davantage intéressés par l’électro (Goblins ou John Carpenter), alors que moi j’aimais Jerry Goldsmith (“La Planète des Singes”, “La Malédiction”…). Ce sont des choses un peu obsessionnelles chez moi… j’ai découvert il n’y a pas si longtemps que j’étais un geek !

Ça montre aussi que tu as une grande curiosité.

Je ne sais pas si je suis particulièrement curieux. En tout cas je sais ce que j’aime, et je ne vais pas forcément chercher ailleurs. Je tombe sur truc que j’aime tous les trois mois et je le regarde, je l’écoute de façon obsessionnelle. 

Qu’est-ce que tu écoutes aujourd’hui ?

J’écoute beaucoup de rap, mais plutôt des morceaux en particulier. J’ai grandi avec Busta Rhymes, Slum Village… et aujourd’hui j’écoute des gens comme Playboi Carti, qui est sur l’album de Solange, il travaille avec un producteur qui s’appelle Pi’erre Bourne. Il y a aussi les membres d’Odd Future que j’ai rencontrés via Frank Ocean… Dans un autre registre, quand j’écoute les morceaux de Stephen Sondheim, comme “Into the Woods” ou “Sunday in the Park with George”, là j’ai tout les trucs que j’adore qui sont mélangés : j’ai l’impression d’écouter du Magma avec orchestre (j’adore Magma et on va d’ailleurs enregistrer un disque avec eux en décembre). J’écoute aussi beaucoup de musique indienne classique. Disons que dans la musique d’aujourd’hui il y a des morceaux par-ci par-là qui vont me plaire, mais je trouve souvent le son trop “clean” ! Ça ne veut pas dire que je n’aime rien, j’ai adoré le dernier album de Solange, j’aime beaucoup un artiste qui s’appelle Anderson .Paak. En France des gens comme Aquaserge, Lucie Antunes, Jocelyn Mienniel… En réalité, j’écoute les mêmes choses depuis longtemps, et je n’ai pas fini de les écouter parce qu’ils sont vraiment géniaux.

Parlons des “ultrascores”, ce procédé auquel tu as donné un nom. Comment t’es venue l’idée de prendre l’image et le son et de les harmoniser ?

Depuis que je suis ado, je veux composer des musiques de films. Après le bac, j’ai fait des études de philo, mais j’ai toujours bossé à côté : je donnais des cours de piano, j’étais copiste pour la Sacem, je faisais des arrangements, j’ai été pianiste pour des groupes, et je faisais notamment beaucoup de musiques pour la publicité et la télévision. Pour ça, le process technique est d’avoir un software dans lequel tu importes la vidéo et tu écris ta musique en synchro. Je suis habitué à faire ça depuis que j’ai vingt ans : prendre de la vidéo et avoir sa piste sonore, pouvoir la “cutter”, la manipuler, la tirer, m’en servir comme sample… À force de faire ça et avec l’arrivée de YouTube, je me suis mis à harmoniser plein de vidéos qui me faisaient envie : des passages de films de réalisateurs que j’aime, des documentaires comme ceux de Johan van der Keuken ou Chris Marker avec “Sans soleil”. Ce sont des formes de documentaire hyper libres qui m’ont fait réfléchir. C’est un peu l’effet qu’ont les Kubrick ou les Hitchcock. Avec YouTube, j’ai commencé à m’approprier des vidéos et j’ai remarqué que je pouvais, grâce à des techniques que je connais depuis longtemps comme l’harmonisation de discours (avec Hermeto Pascoal ou Steve Reich dans les années 1980-90), trouver la note de chaque syllabe parlée ou de n’importe quel son. C’est de la musique concrète, en gros. En additionnant ces techniques, en extrayant la mélodie de n’importe quelle scène et en l’enregistrant en synchro au moment où l’action se passe, on obtient une musique de film qui devient extrême, une musique super objective qui se sert des éléments sonores du film. Un peu pour rire, pour trouver un nom à ça, je les ai appelés les “ultrascores” – comme s’il s’agissait super-héros ! Je ne prétends pas avoir inventé quelque chose, il y a plein d’artistes contemporains qui l’ont fait avant moi. Je pense à Jim Henson (le créateur du Muppet Show) qui a fait des films dans les années 1960, dont “Timepiece” en 1965.

Ce mois-ci tu as collaboré avec Cartier en composant une musique de Noël originale. Peux-tu me parler de votre histoire commune, votre rencontre, et du concert prévu sur la Place Vendôme ?

Plus tôt dans l’année, j’ai participé au lancement de Clash de Cartier, et j’ai fait deux performances : une où j’accompagnais un calligraphie et une deuxième avec Golshifteh Farahani, c’était très chouette. Pour leur soirée de Noël, ils m’ont demandé d’écrire une musique de 15-20 minutes. Quelque chose de moderniste, avec tout l’artifice des musiques de Noël. C’est une collaboration avec les chanteurs du chœur de l’Orchestre de Paris, et leur conducteur Lionel Sow. Cette pièce sera diffusée dans leur boutique avec une installation binaurale, c’est à dire que le son se déplace à l’aide de plusieurs enceintes. Nous allons aussi jouer cette pièce en concert avec le chœur sur la place Vendôme (l’interview a eu lieu la veille du concert, ndlr.). J’ai étudié aux États-Unis et là-bas il y a vraiment une orchestration de Noël de haut niveau. Je me suis régalé à écrire ce morceau où j’avais des choses comme des célesta, des french horns, des flûtes, le chœur, des accords chauds qui viennent du jazz mais qui sont à la fois assez modernistes… Et puis j’ai utilisé des techniques d’harmonisation de discours. J’ai regardé tous les discours de la Reine d’Angleterre sur Noël et j’ai trouvé un moment qui donnait le message de Noël. J’ai mélodifié ce passage, je l’ai étiré, je l’ai fait chanter par le chœur… Je me suis inspiré des procédés assez minimalistes à la Steve Reich, où les choses s’agrègent et évoluent graduellement.

As-tu appréhendé ce projet différemment de projets plus personnels ?

L’essentiel c’est de faire en sorte que ça plaise, et avant tout à moi, de façon à avancer dans mes recherches, dans mes envies. Il faut faire en sorte de remplir le cahier des charges, mais aussi que ça le dépasse, donc j’aborde les choses avec le même sérieux. Je l’ai écrit en quatre ou cinq jours (et nuits !), ce qui est un processus assez long tout de même. Puis il a fallu écrire les partitions, procéder à l’enregistrement, communiquer avec chef de chœur pour qu’il dirige ses chanteurs.

Tu parlais tout à l’heure d’artistes. Tu n’es pas étranger à l’art contemporain, tu as notamment travaillé avec Sophie Calle et plus récemment avec Xavier Veilhan à l’occasion de la Biennale de Venise.

Ça faisait un moment que l’on parlait de la Biennale avec Xavier. C’était une expérience vraiment géniale de travailler avec lui sur son Pavillon Français, qu’il avait transformé en studio d’enregistrement. Plein de musiciens s’y sont succédés pendant six mois, pour ma part j’y suis resté cinq jours environ. J’avais un travail à faire pour un musée d’art contemporain de Montréal, dans le cadre d’une exposition sur Leonard Cohen. J’avais choisi une de ses vidéos des années 1960 que j’avais harmonisée, mélodifiée, et je l’ai faite chanter là-bas. Les visiteurs passaient pendant que j’étais en train de travailler. Et lorsque l’on voit les gens passer, on a tendance à vouloir “performer” pour eux, alors que les visiteurs venaient voir le musicien travailler, donc il se passe ce qui s’y passe… J’y ai filmé des filles sur le bord du canal et j’ai harmonisé la vidéo, ce qui a donné la vidéo “Teenaging”.

Tu disais quelque part que les ultrascores étaient une façon “d’harmoniser le réel”. Est-ce qu’on peut dire qu’il y a là une approche d’artiste contemporain ? Comment te définis-tu ?

Je me définis comme un musicien, mais je sais que dans plusieurs situations, on me définit comme un artiste. La façon dont on se définit évolue avec les années. À mes débuts, je me disais davantage compositeur parce que je voulais le devenir, et je me forçais à dire ça pour que ça devienne réalité. Pour moi, musicien me semble plus humble, plus global.

Si tu devais ne retenir qu’un compositeur, ta référence ultime, de qui s’agirait-il ?

Je diras Ennio Morricone. Je pourrais dire Ravel, Stravinsky, Bartok ou Zappa, mais Morricone a développé un style reconnaissable entre mille. Il a composé à la fois de la musique classique, de la musique de film, du jazz, de la musique d’avant-garde… Il est arrivé à être à la fois ultra populaire et ultra savant et aujourd’hui le monde entier fredonne ses compositions.

On a commencé en parlant de 2019. Qu’est-ce qui t’attend pour 2020 ?

Que du bon ! Une tournée pour “Ludi”, quelques musiques de films, une pièce de Reich, “Six Pianos” que je joue parfois en tournée, des enregistrements, de la recherche…

Interview : Maxime Der Nahabédian

Photos : Jean Picon / Nicolas Stajic

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