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15.03.2022 #musique

Jacques

Hit the Road Jacques

Avec le succès, les rapports se modifient. Pour moi, les débuts sont précieux, j’ai peur quand cela devient “populaire” ou “à la mode”.

Si au premier regard, la tonsure capillaire de l’artiste frappe, on retient surtout une énergie solaire qui vous embarque dans un entre-temps protéiforme. Aussi rodé soit-il à l’exercice, Jacques se livre au prisme des clichés, amusé de jouer avec sa propre image, “je porte toujours du beige, pas très flatteur” s’amuse-t-il. Et pourtant il apprivoise aisément l’objectif au sein de son studio niché au cœur de l’espace artistique du Centquatre-Paris. Et quel studio, empli de machines et de claviers futuristes, l’imagination débordante de Jacques fleurit au milieu d’objets mystérieux et de multiples câbles. Habitué à tester, créer, surprendre, comme un alchimiste, il perçoit le potentiel sonore du quotidien. D’ailleurs, l’artiste s’est fait connaître grâce à son album « Tout est Magnifique » sorti en 2015, dans lequel il oscille entre captations audios et ballades électroniques surprenantes : une chaîne de vélo, un posca, une théière, chaque bruit devient une note de partition. En parallèle des différents squats qu’il ouvre aux abords de Paris, l’album connaît un succès phénoménal, Jacques ne s’y attend pas. Après avoir multiplié les tournées, les concerts, les expérimentations, il se retire au Maroc. Un besoin de se (re)trouver pour mieux (re)venir : l’occasion de discuter avec lui de son nouveau projet, « LIMPORTANCEDUVIDE », le tout dans un restaurant vietnamien du 19ème arrondissement de Paris, quartier de cœur du musicien. 

Jacques, merci pour cette découverte ! Tu as l’air d’être très attaché à ce quartier, entre chez toi, le Centquatre-Paris, ce restaurant vietnamien ? 

Totalement ! Et pourtant, lorsque je suis arrivé sur Paris, on m’avait plutôt déconseillé le 19ème, Ourcq en particulier, c’était l’incarnation de “l’endroit où ne pas aller”. Donc j’ai surtout testé la banlieue. D’abord, Malakoff, puis en fonction des spots que l’on ouvrait : Le Wonder à Saint-Ouen, L’Amour à Bagnolet … Mais en vrai, lorsque j’ai tenté de squatter mon premier bâtiment désaffecté de la SNCF à Ourcq, Le Point G, je suis passé de l’autre côté de la force : aujourd’hui c’est mon quartier de prédilection. 

Tu parles de squats, comment cela se passe concrètement et pourquoi ce choix ?  

Il faut trouver un spot vide, c’est beaucoup de repérages. Puis, tu fixes une date, tu réunis l’équipe avec ses affaires et c’est parti. Pour l’un des squats, on est arrivé un mardi matin, ma copine s’est introduite dans le lieu par un passage minuscule, nous a ouvert de l’intérieur, et le spot était né. Pourquoi ? Flemme ou impossibilité de payer un loyer, avoir un grand espace, vivre en communauté, et voir ce que ça donne ! Il y a un ADN fort dans le squat qui m’a plu. Aucun business plan, juste de la découverte.

Les lieux que tu as ouverts ont vite connu un grand succès. Entre les artistes, les concerts, les soirées, le squat est devenu un autre modèle de vie très en vogue, quasiment à l’encontre de ta volonté… Tu l’expliques comment ?

Les squats sont des lieux d’effervescence artistique. On y organise des tournages, des shootings, des expositions, des concerts surtout pour des artistes émergents, donc le lieu brasse des personnes de tous les milieux, de tous les horizons qui ont besoin de s’exprimer et n’y parviennent pas encore car étiquetées “trop jeune”, “pas encore connu”, “trop expérimentaux” … mais surtout cela reste des lieux alternatifs faits pour des personnes qui choisissent un autre mode de vie, souvent sans argent. Le côté “trendy” m’a toujours angoissé, et dès que le lieu perd son âme, je pars. Le squat n’est pas une mode, c’est un mode de vie.

Certains noms ont fait de la route depuis …

Oui. La Femme, Les Lulu Von Trap, Thomas Smith… On a aussi eu des grands noms comme Larry Clark qui est venu. Un beau mélange. Et puis, on crée un lieu, il bourgeonne, et hop, on bouge vers autre ! Surtout qu’il faut être très motivé pour vivre dans un squat : au Wonder, il y avait des plantes qui poussaient dans le bâtiment, pas de fenêtres donc pour adopter ce mode de vie, il faut vraiment le vouloir pour se projeter. Et garder une âme rebelle : pour accepter de nouveaux résidents dans les ateliers, on commençait toujours par les refuser, et si certains restaient malgré tout, c’est qu’ils avaient vraiment envie de faire partie du projet, donc bienvenue.

Tu en gardes quel souvenir ? 

Celui d’une collocation assez démentielle dans des spots de 200 à 1500m2. Tu es riche de tes journées, de ta liberté, de ton temps, de tes rencontres : le monde est à toi. Pour un temps ! J’ai eu le temps d’y enregistrer mon album. On a un espace de travail nourri de cette atmosphère unique. Par exemple, le fait d’être obsédé par les objets, c’est parce que mon atelier était toujours parasité par les bruits du lieu, ça m’a offert la matière de créer avec, tout comme le bricolage que j’ai dû apprendre par la force des choses. Et puis un jour tu t’envoles !

Comme en musique, il y a des échecs et des réussites lorsque tu ouvres ces lieux. Pourquoi avoir fini par partir ?

Avec le succès, les rapports se modifient. Pour moi, les débuts sont précieux, j’ai peur quand cela devient « populaire » ou « à la mode ». Je n’ai jamais eu de modèles précis ou d’exemples à suivre, donc je ne veux pas être dans un processus hiérarchique avec mes proches.  

Et justement ce succès soudain, tu l’as bien vécu ?

De manière très « peace ». À l’échelle du monde, la France est un tout petit pays, une région d’Europe. Il faut relativiser. Certes, la notoriété fait plaisir mais je ne suis pas dupe. Tant mieux si je procure du plaisir. 

Surtout que tu as une signature unique, peu d’artistes ont des univers aussi singuliers que le tien. Comment perçois-tu cette étiquette d’artiste hors cadre ? 

Très vite, on m’a mis dans la même catégorie que Flora Fischbach ou Flavien Berger, des personnalités qui chantent alors que moi à l’époque pas du tout. J’étais étonné et agréablement surpris de cette réception du public, même si je ne comprenais pas pourquoi cet engouement avec seulement 4 morceaux à mon actif ! J’avais l’impression d’être naze, donc si les gens me kiffent, eux aussi. J’ai appris à m’aimer au prisme du temps. 

Et aujourd’hui tu t’entoures d’une équipe aussi talentueuse. Alice Moitié par exemple, photographe réputée à l’identité visuelle forte, qui a fait la pochette de ton album « LIMPORTANCEDUVIDE », tu te sens proche des univers de ces artistes ? 

Je me sens assez unique, tout le monde a son propre esthétisme. Même si Pantera qui a réalisé mon clip a perçu une vision de ma musique, Alice aussi avec ce manteau démentiel. Mais si on était à l’autre bout du monde, est-ce que l’on serait compatible ? Aucune idée ! Un seul groupe me ferait un effet garanti : les Strokes. 

Une collaboration rêvée ?

Mylène Farmer. Je prends mes places pour sa tournée 2023 cette semaine. Et à venir, j’ai un featuring avec une pop star irlandaise, Róisín Murphy, ultra connue là-bas. Il faut se nourrir des autres ! 

Transition parfaite, tu es actuellement en résidence au Centquatre-Paris, quels liens entretiens-tu avec les autres médiums ? Comme la peinture ou le cinéma ? 

Pour moi, on est tous des artistes. Tout le monde a des intuitions, des inspirations. Se déplacer dans un espace d’un point A à un point B c’est de l’art, car il y a mille façons de se mouvoir, mais certains deviennent des spécialistes du mouvement et utilisent certains moyens pour les dépeindre : par la danse, la musique, le son … C’est compréhensible ? (Rires) 

Tu attaches de l’importance aux critiques faites à l’encontre de ta vision, par exemple, sur ton nouvel album ?

Oui. Je lis tout et je suis heureux si cela plaît. Par exemple, j’ai reçu un message de Philippe Katerine pour me féliciter, j’ai été touché de le lire. On avait pensé à une collaboration mais j’aimerais proposer quelque chose de différent, du dessin avec lui ? Un conte ? Sinon je n’avais chanté avant cet album donc c’est une nouvelle approche. Après 5 ans d’absence, c’est important de renouer avec le public. 

Tu es parti au Maroc plusieurs années, tu as continué à t’enrichir sur place j’imagine, artistiquement, humainement …

C’était indispensable. J’ai été pris dans cette émulsion soudaine, avec la notoriété, les tournées, et j’avais besoin d’être sûr que je faisais de la musique pour les bonnes raisons. Pas pour le succès, même si ça compte, mais pour moi, pour mon public. J’ai pris le temps d’avoir le temps.  

Nous avons eu la chance de visiter ton studio au Centquatre-Paris, as-tu d’autres endroits qui t’ont manqué lorsque tu étais au Maroc ? 

À l’étranger, la France me manque beaucoup. La cuisine surtout. Pour être honnête, je ne sors pas trop, je suis assez casanier, mais lorsque je reviens sur Paris, j’aime voir mon ami Alexandre Gain au Tony, un bar de Strasbourg Saint-Denis. Je ne bois pas, je ne me drogue pas, donc les sorties sont assez peu communes pour moi. Sinon surtout des restaurants, par exemple le Krishna Bhavan, un indien 100% végétarien. Autrement, je me projette déjà loin, à Lisbonne, ou Mexico … 

Et pourtant on imagine trop souvent les musiciens multipliant les soirées lors des tournées !

Beaucoup le font, mais pas mes proches. Je suis très ami avec le producteur, compositeur et DJ Agoria, on imaginerait un rythme nocturne éthylique, et pourtant pas du tout, et il tourne depuis 25 ans. Flavien Berger aussi, Superpose… Il y a un fantasme de la « rockstar » obsolète, qui s’est mélangé avec le public. Cela nécessite tellement d’énergie gaspillé que la sobriété est quasiment une obligation pour moi. A l’époque j’étais tellement intense, aujourd’hui j’y vois moins d’intérêt. La vie est déjà assez cool, non ? 

Les tournées à venir, tu les imagines comment ? 

Je veux proposer un spectacle qui vaille le coup. Les concerts normaux remplissent un contrat simple, moi j’aimerais proposer des phases techniques avec les musiciens qui interagissent dans le show, j’aimerais des résonateurs, ou des synchros image/son. Pourquoi pas des capteurs sur ma guitare qui seraient connectés à un écran ? Plus je serre ma guitare, plus la projection est dense ! 

Tu veux proposer un concert à 360 degrés, entre une performance et un show ? 

Oui ! Je n’ai pas des moyens démesurés donc en fonction de la réceptivité des professionnels motivés. J’ai envie d’offrir des bonus qui donnent corps au spectacle. Et toujours des objets sur scène avec d’autres spécificité très techniques…  Je vous laisse la surprise. 

Interview : Camille Laurens

Photos : Jean Picon

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