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Piu Piu

La bienveillance aux platines

09.06.2021

#musique

« Cest notre responsabilité de normaliser la bienveillance »

DJ et animatrice radio engagée, Piu Piu copilote aussi le studio créatif Good Sisters. Passionnée de musique depuis toujours, elle a exploré les nuits de Paris et dailleurs derrière ses platines, observant son monde avec attention. Elle se fait aujourdhui l’écho des luttes contre les discriminations sexistes et raciales à travers une série dinitiatives culturelles et sociales. Un combat quelle mène avec lucidité et bienveillance.

Comment ça va depuis le premier confinement ?

2020 a été hyper compliquée. On est dans un cycle où on fonce tête baissée et, dun seul coup, tout sarrête. Ça donne lopportunité de prendre le temps de changer des choses, sans avoir peur de ce quon va perdre… puisquon na plus rien à perdre ! Jai aussi eu des moments de paralysie, des soirs où je chialais en me demandant ce qui allait se passer. Dautant plus que dans mon milieu, on navait aucune visibilité. Notre seule certitude était que ça allait durer très longtemps. Ça, on la capté dès le début.

À quand remontent tes premières amours musicales ?

Jai toujours été passionnée de musique. Je suis dorigine uruguayenne et mon père est musicien donc on écoutait beaucoup de musique dAmérique du Sud, de la musique brésilienne, uruguayenne… Et puis très vite jai écouté les Beatles, Prince, beaucoup de jazz… Énormément de choses ! Pour moi, la musique, cest le lieu de limaginaire.

À quel moment as-tu décidé de devenir DJ ?

Après mes études, jai commencé à travailler dans la mode. Je finissais toujours hyper tard, et en rentrant chez moi, je diggais énormément de musique. Et puis jai commencé à sortir très tôt. Javais beaucoup damis musiciens et DJs. À un moment donné, je me suis dit que plutôt que de passer des nuits entières à chercher de la musique et à essayer de la comprendre, jallais en faire mon métier. Jai commencé à apprendre à mixer, avec laide de mon frère (le DJ Valentino Mora, ex-French Fries dans les années 2000, du crew CleckCleckBoom, ndlr) et ensuite, jai eu la chance de pouvoir commencer à jouer très vite. Je me souviens avoir pensé que si je ne quittais pas mon job, si je ne faisais pas le plongeon à 100%, ça resterait toujours un truc « à côté », et quil fallait absolument que je me donne cette chance pour ne pas laisser passer quelque chose dimportant pour moi. Je ne voulais pas de cette sensation.

Tu es très active sur les réseaux sociaux dans la lutte contre les discriminations, et les questions féministes sont prépondérantes. Comment as-tu développé cette fibre militante ?

Depuis que je suis gamine, ce sont des choses qui m’interpellent. Je minterrogeais sur ce que signifiait « être une femme ». Je voyais bien une différence dans la place sociale qui était accordée aux filles et aux garçons. Une fille et un garçon agissant de la même manière sont traités complètement différemment. Et puis je me suis intéressée à la cause des travailleurs•euses du sexe. Plus tard, jai découvert la littérature féministe et jai compris que le problème était énorme, systémique, ancien, et quil allait falloir se battre. Dautant plus que ces problématiques sont liées au racisme. Jai grandi dans le XIIIème. Cest un environnement très mixte. Il y avait beaucoup de Black Bombers, c’était l’époque des groupes anti-racistes actifs… Aujourdhui, on assiste clairement à une forme de banalisation du racisme. La libération de la parole a bénéficié à toutes les paroles ! On a grandi, particulièrement à Paris, avec le mythe que le racisme est lapanage dune poignée de vieux ayant vécu la colonisation. La réalité, cest que le racisme est devenu banal, super commun.

Donc tu as créé une constellation de contre-forces ?

Cest vraiment venu par nécessité. Jessaie de sensibiliser les gens à travers mon activité de DJ, mes émissions de radio, mes podcasts, et en organisant des rencontres… Dans les années 2000 et surtout dans les années 2010, il y avait une espèce daura du « boys club », que dailleurs on ne remettait pas en question. On le vivait comme un truc cool, pas comme quelque chose dexcluant. Avec le recul, je me dis que cest un peu fou davoir traversé toute la vingtaine avec ce prisme, cette idée que c’était cool et normal que des groupes de mecs occupent le devant de la scène. Il a fallu que je me demande comment je voulais me définir en tant quhumain à travers tout ça.

Comment est né le projet Good Sisters?

Good Sisters est une agence de management image que jai lancée il y a un an et demi. On est entre le consulting, la direction artistique et laccompagnement à long terme. On veut donner un vrai pouvoir aux femmes sur leur image et ce quelles représentent, que ce soit au niveau de la rémunération, des types de contrats, etc. Il y a encore énormément de choses à déconstruire. La place quon laisse à la parole des femmes que lon expose pour leur image est vraiment à revoir. Jai rencontré Alma Jodorowsky et on sest super bien entendues. Cest la première artiste que jai signée dans lagence. Juste après, Thaïs Klapisch ma rejoint dans laventure. Elle a commencé à faire du management pour Crystal Murray. On pilote donc lagence ensemble.

Donc vous œuvrez pour une plus grande inclusivité ?

Pas vraiment. Pour moi, linclusivité, cest la base. Si une marque ou une campagne ne travaille pas avec une idée préexistante dinclusivité, ça me met mal à laise. Il sagit plutôt de mener une réflexion autour de questions didentité et dexpression. Comment un•e artiste se donne la possibilité de sexprimer ? Quest-ce quil•elle veut exprimer au-delà de son image ? Derrière le physique de telle femme, ou de telle personne non-binaire, il faut définir une parole, une représentation. On veut sortir de lobjectification pour aller vers lempowerment, en gardant à lesprit bien sûr quon reste dans un cadre capitaliste. On ne va pas du tout se dire féministes radicales, pour ce qui est de lagence.

Penses-tu que les marques vont sadosser à ce modèle ?

Je pense que tout le monde a à y gagner. Aujourdhui, les gens ont besoin de sidentifier à des modèles. Les marques ont la responsabilité de donner à leurs égéries ou à leurs collaborateurs la place quils méritent. Elles ont la responsabilité de ne pas leur couper la parole.

Par rapport aux féministes « première génération » qui regardent notre époque avec une certaine déception, où te situes-tu ? Certaines disent que la sororité est une illusion…

En fait, je suis partie du même constat quelles. Pousser les minorités à penser quelles doivent être en compétition fait précisément partie du système de domination. En fait, cest à nous de réaliser que nous choisissons d’être en compétition. Cest notre responsabilité de ne plus l’être. Cest notre responsabilité de normaliser la bienveillance, de normaliser ladmiration gratuite dune femme pour une autre.

Ce qui est étrange, cest que ça ne soit pas spontané !

Je pense que le féminisme a pour sens profond de changer la définition du pouvoir et notre perception du pouvoir. Plutôt que de vouloir insérer de force trois femmes à une table de sept hommes, demandons-nous plutôt sil est intéressant davoir une place là où le pouvoir existe déjà, alors même quon sait que ce pouvoir, tel quil existe aujourdhui, est discriminant. Il me semble beaucoup plus intéressant de renoncer à son piédestal pour valoriser les autres. Prendre la meilleure personne pour faire çi, la meilleure personne pour faire ça, et leur donner vraiment leur chance, leur faire sentir quon les estime, quelles ont de la valeur, que la société a besoin delles•eux, sans chercher à avoir un ascendant… Tout à coup, le système social change !

Le but nest donc pas la détention du pouvoir en tant que tel…

C’est ça, mais ça demande de tuer lego. Cest un travail intérieur. Que lon soit homme ou femme, on a tous été éduqués avec une certaine vision du pouvoir et du succès, presque calquée sur les films de super héros. Le fameux mythe du self-made man… Il faut absolument déconstruire cette idée pour fonctionner différemment. Personne ne parle de self-made woman !

Cest quoi Safe Place ?

Je fais partie depuis un an demi de lassociation Safe Place, montée par Thaïs et les autres membres du Gucci Gang il y a quatre ans. Je moccupe de la programmation. On organise des talks et des workshops qui réunissent entre 200 et 400 personnes. On fait venir une sexologue disponible en consultation gratuite toute la journée. On espère rétablir un rythme mensuel dès le mois de juin. On a aussi lancé un Youth Program qui intervient dans des centres sociaux et dans des collèges pour discuter avec les adolescents des questions de consentement, des rapports hommes-femmes, etc. On travaille avec deux associations dans le XXème, La Vingtième Chaise et Feu vert, avec un groupe de filles et un groupe de garçons.

Il y a une génération d’écart entre vous et les autres fondatrices de Safe Place. En fin de compte, vous navez pas grandi dans la même société. Quel regard portes-tu sur cette nouvelle génération ?

On fait justement très attention à ne pas se comporter avec un ascendant du fait de notre âge. Thaïs nest pas ma « petite sœur ». On existe en parallèle. Les filles ont monté Safe Place à 17 ans. Elles ont réalisé, juste avant #MeToo, que la plupart des filles quelles connaissaient avaient subi des agressions sexuelles mais nen parlaient pas. Cest pour ça quelles ont monté cette plateforme. Cette toute jeune génération a un éveil sur le monde, une conscience et une volonté de remettre en question lordre établi. À linverse, je pense que nous, les trentenaires, on avait plus de mal à sautoriser à changer le statu quo. Les plus jeunes se sont donné cette incroyable possibilité, en tant que génération, de dire « je naccepte pas, je vais changer les choses ».

Quest-ce que vous rêvez de faire quand le monde rouvre ?

Danser ! Ça me manque terriblement d’écouter de la musique très très fort et de danser. Et puis mixer ! Jaime les gens. Je ne veux pas mixer en streaming, je trouve ça complètement déprimant. Et ça tombe très bien car on prépare plein de surprises pendant l’été et à la rentrée avec Andy 4000 (la programmatrice musicale de Good Sisters, ndlr), notamment une stage à Peacock Society !

Interview: Marie Cheynel

Portrait: Jean Picon

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