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13.12.2023 Paris #art

Rachelle Cunningham

Rencontre avec l’aquarelliste aux épopées féériques…

«Les femmes ont longtemps été au second plan dans l’histoire et la peinture est un moyen comme un autre de leur rendre hommage »

Nous avons eu la chance de pénétrer dans l’atelier cossu de Rachelle Cunningham, en plein cœur du quartier Temple. Une plongée dans l’univers enchanteur de l’aquarelliste aux multiples facettes, découverte sur Instagram. Figure montante dans la mode et l’illustration, Rachelle est également un personnage public profondément féministe. Dans ses œuvres comme dans la vie, Rachelle évoque fréquemment les souffrances que vivent les femmes atteintes d’endométriose et les invite à (re)découvrir leur force et leur pouvoir communautaire. Elle construit des mondes imaginaires qui relient son héritage irlandais peuplé de mythes et croyances ancestrales à des références occidentales. Tel le jardin d’Eden, l’œuvre de Rachelle Cunningham nous propulse dans un cabinet de curiosités en deux dimensions, où aucun détail n’est laissé au hasard… L’art se veut être une porte ouverte sur le passé, le présent et peut-être même le futur. 

On ressent ta passion pour la culture française et son histoire dans ton art. Étant née en Irlande, d’où vient cette fascination ?

Je crois que dans une autre vie j’étais danseuse burlesque à Paris ! (rires) À l’age de 5 ans, j’ai emménagé en Norvège avec ma famille et j’ai tout de suite été inscrite dans une école française. Mon père a toujours cultivé une passion pour la France et c’est aussi lui qui m’a appris à peindre. J’ai beaucoup appris de lui et m’en suis beaucoup inspiré. Dans cette école, j’ai étudié les fables de la Fontaine, j’ai joué le Petit Prince au théâtre… c’était toute une culture poétique et esthétique qui s’ouvrait à moi. Malgré les nombreux déménagements de mon adolescence (j’ai vécu dans pas moins de 8 pays) je passais tous mes étés à Aix-en-Provence pour continuer à pratiquer la langue. J’ai baigné dans cette culture dont l’histoire m’a fascinée et j’ai développé tout un univers poétique autour. J’ai immédiatement été séduite par la dualité de la France, ce basculement entre révolution et sublimation.

Depuis quand t’es-tu établie à Paris ? On remarque que tu peins beaucoup de scènes de vie parisienne, est-ce le reflet dans la réalité ?

Cela fait déjà 6 ans que je me suis installée à Paris et je trouve que c’est une ville faite pour les artistes. J’y suis venue pour la première fois lorsque j’avais gagné un concours pour entrer à l’école Parsons. Au dernier moment, j’ai changé d’avis et je me suis donc envolée à la dernière minute pour New York afin d’intégrer le cursus que je souhaitais au départ. C’est à cette période que j’ai commencé à souffrir des syndromes d’endométriose et cela m’a conduite à revenir pour me soigner correctement. L’appartement parisien où j’allais m’installer a subitement pris feu juste avant mon arrivée, j’ai donc fait une brève escale en Norvège, dans mon ancien lieu de vie. C’est tout aussi étrange qu’amusant, l’appartement que j’ai trouvé ensuite était dans la même rue que celui qui venait de brûler ! La vie est bien faite, elle m’a finalement ramené dans ma ville de cœur. J’ai tendance à romantiser mon quotidien et a interpréter les signes. Dans la cour de mon immeuble par exemple, il y a une statue de la Vénus. J’ai tout de suite vu ce clin d’œil de la vie comme une renaissance pour moi. Toutes ces références historiques et mythologiques que m’offrent la ville nourrissent d’ailleurs toujours mon art.

Au-delà de tes références historiques et littéraires, comment introduis-tu cette dimension plus mystique qui invite à la rêverie ?

Comme je suis d’origine irlandaise, mon histoire familiale est très liée au pays. J’habitais dans une campagne lointaine qui était entourée d’une des fameuses forêts enchantées. Mon père m’y emmenait souvent et ne me contredisait pas quand il me semblait apercevoir une créature. En Irlande, ces forêts sont des espaces protégés par le gouvernement. Les paysages sont bruts et sauvages, et le mystique fait partie intégrante de son histoire. Lors de mon opération pour l’endométriose, j’ai pris le temps de me renseigner sur l’histoire de ma famille et de mon pays. Depuis ces recherches, mes œuvres sont toujours aussi fantasques mais elles ne sont plus uniquement tournées vers le monde du spectacle burlesque, du carnaval ou du cirque mais davantage vers l’imaginaire médiéval. Comme tu peux observer dans la fresque au-dessus de nous, j’y ai représenté une licorne, qui a une forte symbolique en Irlande mais aussi un navire de vikings qui fait référence à mon passé en Norvège. Ma palette de couleurs se réfère aussi énormément aux couleurs traditionnelles de l’Irlande moyenâgeuse, avec les ocres, les sépias et autres déclinaisons de verts. Je ressens de plus en plus une forme d’authenticité dans mes peintures. Elles se composent aujourd’hui autour de tout ce qui me définit, et ce, depuis mes souvenirs les plus lointains et les plus originels. 

Peux-tu nous parler de tes inspirations derrière les motifs emblématiques de ton œuvre ? Comme les Nymphes, les Sirènes, les Fées… des femmes principalement. 

Je pense que les femmes sont des créatures divines, c’est elles qui perpétuent la vie. Elles ont longtemps été au second plan dans l’histoire et la peinture est un moyen comme un autre de leur rendre hommage, de représenter leur puissance malgré les épreuves que la vie peut leur réserver. J’ai découvert assez tard que certaines femmes de ma famille ont aussi été atteintes d’endométrioses, de kystes ou de cancer du sein, comme d’ailleurs c’est le cas pour beaucoup. J’aime leur écrire des odes, les célébrer à ma façon. Je vois la souffrance mais je vois surtout la force dont elles disposent. J’ai pour habitude de me sentir protégée entourée de femmes. Les dessiner en nombre convoque le pouvoir de notre communauté car, quand les femmes s’unissent, elles multiplient instinctivement leur force. Avec l’individualité du monde actuel et l’isolement, il me semble primordial de véhiculer un message d’amour et de collectivité. Peu importe d’où l’on vient, nous sommes de la même espèce. Les nymphes et les sirènes sont de catégories différentes, mais elles vivent en communauté car elles partagent le même esprit, la même âme.

Tu sembles vouloir incarner un peu chacun des personnages qui peuplent tes peintures, notamment à travers ton habillement. Quel rapport entretiens-tu avec la mode ?

J’ai commencé à m’intéresser aux costumes de scènes quand je peignais. C’était une grande source d’inspiration. C’est évident que je ne suis pas vraiment dans les tendances, mes tenues ressemblent plus à mes peintures qu’à un feed instagram. C’est fascinant de pouvoir créer ses tenues comme on crée une œuvre. Ma relation avec la mode aujourd’hui est étroitement liée à mon art. La mode regorge de détails, tout comme mes peintures; tous ces détails sont représentatifs de mes nombreuses inspirations. J’ai suivi des cours d’histoire de la mode lors de mes études, et son évolution m’a toujours fascinée. L’ère victorienne est une de mes périodes historiques de prédilection et j’aime savoir qu’un corset à l’époque prenait autant de temps à fabriquer qu’un tableau ou encore une sculpture. C’est un savoir-faire unique, qui requiert une technique minutieuse. Dans ma garde-robe, les pièces que je possède résonnent beaucoup avec mes créations; elles sont souvent issues de la récupération et j’y ajoute ma propre touche en les peignant ou en ajoutant du tissu. Le DIY fait clairement partie de ma “mode”.

Tu es peintre, influenceuse, activiste et illustratrice. Comment aimes-tu te définir et pour quel public ?

Je pense juste être une artiste. J’aimerai être perçue comme quelqu’un d’extrêmement créatif, dont la personnalité est très forte. Je n’aime pas m’identifier selon des titres et je ne pense pas qu’on puisse ranger les gens dans des cases prédéfinies. On ne peut pas se contenter du confort, je souhaite inspirer les gens dans mon œuvre comme dans la vie en menant des combats qui me sont chers à la manière de Salvador Dali ou Vivienne Westwood. Il faut savoir incarner son personnage sous toutes ses facettes. Pour Vivienne il s’agissait du climat, le mien se place autour de la santé des femmes et de la maladie d’endométriose. Dans un sens, tous mes combats se retranscrivent dans mes peintures car elles en résultent. En me présentant sur les réseaux sociaux, je préfère que tout soit lisible à mon propos, autant dans mes créations que dans mes actions, peu importe comment cela se manifeste, la résonance doit être la même. Et du fait de mes nombreux lieux de vie, je ne me sens pas appartenir à un seul peuple. Je souhaite juste m’adresser à ceux qui sont sensibles à ce que j’incarne.

En tant qu’artiste, penses-tu qu’Instagram est devenu un médium à part entière plutôt qu’une simple plateforme ? Ne crains-tu pas d’être rattachée au poste d’influenceuse et non pas d’artiste ?

Le terme influenceuse est toujours un terme stéréotypé. Pour ma part, je me qualifierai plutôt comme une artiste avec de l’influence, mes followers interagissent avec moi et forment une communauté fidèle qui achète mes œuvres. Quand je travaille avec des marques, j’ai des conditions précises sur mes collaborations et je n’accepte pas de promouvoir si rien n’est en lien avec mon travail artistique. Lors de ma collaboration avec le Palais Galliera par exemple, j’ai été amené à esquisser des croquis pour promouvoir leur future exposition. Mon art est un outil qui me sépare de l’influence pure et dure. Tout comme les réseaux sociaux, il s’agit simplement d’outils pour entreprendre de nouvelles choses selon moi. Il me semble d’ailleurs que sans Instagram, du fait de mon parcours de vie, mes œuvres n’auraient jamais pu voir le jour. Malgré mon long cloisonnement à l’hôpital et mes changements réguliers de pays, mon art a su trouver sa place sur cette plateforme. Je déplore parfois le snobisme du monde de l’art et Instagram aide beaucoup à casser les barrières. Être authentique suffit, je ne pense pas aujourd’hui qu’être représenté par une galerie soit nécessaire pour vendre et développer sa communauté.

Cette année 2023 a été riche en collaborations et en première fois… ta collaboration avec Chanel ou encore ton premier solo show à la Galerie Joseph… As-tu de nouveaux projets à venir ? 

Comme nous l’avons abordé, c’est Amaranthine qui va ouvrir la nouvelle saison 2024 pour moi. L’exposition à la Galerie Joseph parlait plus de l’endométriose et plus globalement du rapport que j’ai entretenu avec cette maladie. Ce projet va je pense sceller mon identité d’artiste et refermer un chapitre douloureux de ma vie. Je suis très reconnaissante pour tout ce qui m’est arrivé ces derniers mois, et maintenant j’ai besoin de révéler ma personnalité sous toutes ses coutures.

 

Le projet Amaranthine a germé il y a déjà longtemps, à l’université de Parsons où j’étudiais l’art, les médias et la technologie. Pour mon mémoire, j’avais créé le set design d’une grande maison inspirée par un cauchemar depuis l’enfance. Il s’agissait pour moi de représenter ce cauchemar pour l’évacuer de l’inconscient via un objet physique. Cette fresque est un nouveau chapitre de ma vie d’artiste, plus personnelle et intime. C’est un long chemin de traverse – prenant comme point de départ ce souvenir d’enfance – qui retrace tout ce qui a fait de moi l’artiste que je suis aujourd’hui, dans les bons comme les mauvais moments. C’est un vrai accomplissement pour moi. J’aimerai créer autour de cet élément central et synthétique une soirée interactive où tous les arts qui me touchent se mêlent en introduisant un travail autour du textile et de la joaillerie. Je souhaite me rapprocher de mes aspirations les plus poétiques et mystiques, faisant indéniablement partie de mon histoire. Les amaranthines sont des fleurs dont je rêvais étant enfant. Un jour lors d’un voyage en Grèce, mon compagnon a saisi une fleur et en a fait une bague autour de mon doigt. Des locaux nous ont appris que la fleur était en fait une amaranthine et que son nom signifiait la violette immortelle.

 

 

Propos recueillis par Emma Grossi

Photos : Jean Picon et Cléa Beuret

 

 

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