Claire Morgan Le renouveau du dessin 15.07.2019 #art

Le décalage entre la vie retenue dans le corps et ce qui reste insaisissable me fascine toujours.

L’étoile montante de l’art, Claire Morgan présente sa nouvelle exposition, intitulée “As I Live and Breathe”, au Musée Horniman et ses jardins à Londres. L’artiste irlandaise a fait parler d’elle en mars dernier, quand elle a remporté la douzième édition du Prix du dessin de la Fondation d’art contemporain Daniel et Florence Guerlain (elle a gagné le Grand Prix doté de €15,000). Les dessins avec de mystérieux renards de Morgan, qui ont séduit le jury, mélangent la figuration et l’abstraction et révèlent son intérêt pour l’animalité et la mortalité. Mais ces dessins ne sont qu’une partie de sa pratique. Artiste pluridisciplinaire, Claire réalise également des peintures et des sculptures. Elle procède, notamment, à la taxidermie, et fige les mouvements des animaux dans des compositions géométriques qui évoquent souvent la Nature. Née à Belfast en 1980, Claire Morgan a étudié la sculpture à l’université de Northumbria à Newcastle. Elle a appris la taxidermie elle-même après avoir suivi des conférences de la Guilde des taxidermistes du Royaume-Uni. Aujourd’hui, elle habite près de la campagne à Gateshead dans le Nord de l’Angleterre. Elle est représentée par la Galerie Karsten Greve à Paris et Cologne.

Comment décrivez-vous le rapport entre vos dessins et la taxidermie ?

J’ai toujours dessiné des animaux, pour moi c’est un élément important de la taxidermie. Avant de démonter un animal, il faut noter bien toutes ses dimensions. En général, je pose l’animal sur une feuille de papier et je trace ses contours. Cela me permet de reconstruire son corps précisément quand on remet sa peau à sa place. Après je me suis intéressée aux marques qu’on a laissé par accident sur la feuille, comme du sang, de la boue ou encore les traces des griffes. J’ai décidé de les utiliser comme le point de départ pour mes dessins et puis j’ai introduit des formes géométriques, qui correspondent à mes sculptures. Aussi je mets du carbone sur la fourrure de l’animal pour créer des marques importantes tout en manipulant son corps sur le papier. Il y a un dialogue entre ce que le corps aurait fait naturellement et la direction dans laquelle je cherche à le pousser. Initialement, tous mes dessins étaient préparatoires mais ils sont devenus beaucoup plus importants. Maintenant, ils sont complètement séparés de mes sculptures.

Claire Morgan, States (II): Harder, harder, harder, harder, harder, harder, harder, 2019, Courtesy Galerie Karsten Greve, Cologne, Paris, St. Moritz, Photo Credit and Copyright ©: Colin Davison

Pourriez-vous nous donner plus de détails sur la création d’un de vos dessins les plus récents “States (II): Harder, harder, harder, harder, harder, harder, harder” ?

J’imaginais un animal qui s’accroche à ce bloc d’une manière ambiguë : s’accroche-t-il pour sa propre sécurité ou est-il en train de l’attaquer ou se déplacer ? Ou, peut-être, est-ce quelque chose de plus abstrait ? C’est comme une tension entre les deux extrémités, la beauté et la violence et mon objectif est de trouver un équilibre. Dans mon atelier, j’avais un renard congelé, renversé par une voiture. Je l’ai accroché au plafond et ensuite je l’ai photographié et filmé en rotation lors qu’il était suspendu. Plus tard, j’ai mis son corps sur une feuille du papier pour explorer ses mouvements. Les marques viennent des pattes du renard et il y a une trace de l’endroit où sa queue, trempée dans le carbone, a éclaboussé dessus.

Qu’est-ce qui vous attire chez les renards en particulier ?

Les renards se trouvent à la périphérie des environnements synthétiques et rectangulaires que nous avons créés pour nous-mêmes et le monde plus sauvage. Ils sont extrêmement beaux et je ressens une certaine affinité avec eux. Les renards incarnent quelque chose de sauvage, indomptable, intuitif, viscéral, voire même charnel.

Qu’est-ce qui vous a amené à utiliser la taxidermie dans votre art ?

J’ai toujours été concernée par la mort et l’inconnu dans mon travail. J’avais déjà utilisé de petits morceaux de renards et, comme le rôle des animaux devenait plus important, je voulais avoir plus de contrôle sur leur présence physique. Ma sculpture s’orientait vers l’observation du temps et mon désir de l’arrêter. J’ai commencé à apprendre la taxidermie car j’avais une idée d’un renard debout dans mon oeuvre Fantastic Mr Fox [2008 – un renard qui entre dans un cube incliné et composé de fragments de sacs de polyéthylène noirs déchirés]La première fois que j’ai essayé la taxidermie, j’étais complètement terrifiée. Je me trouvais dans une petite pièce d’une résidence d’artiste, hurlant à moi-même pendant que je coupais le renard. J’étais végétarienne depuis l’âge de 12 ans et j’avais tellement peur de le toucher que ça m’empêchait de faire un travail décent. Mais avec le temps, je me suis habituée, la taxidermie est devenue tout à fait normale pour moi. En plus, elle m’a permis d’apprendre énormément sur l’anatomie. Le décalage entre la vie retenue dans le corps et ce qui reste insaisissable me fascine toujours.

Gauche : « By the Skin of the Teeth », 2019, © Claire Morgan, Courtesy Galerie Karsten Greve, Cologne, Paris, St. Mortiz, Photograh © Horniman Museum and Gardens
Droite : « As I Live and Breathe », 2019, © Claire Morgan, Courtesy Galerie Karsten Greve, Cologne, Paris, St. Mortiz, Photograh © Horniman Museum and Gardens

Où trouvez-vous les animaux et où les gardez-vous avant de les taxidermiser?

Beaucoup de gens sont au courant de ce que je fais et, si ils trouvent un animal mort dans la rue ou si leur animal de compagnie meurt, ils me le rapportent ou ils m’appellent. D’autres taxidermistes échangent avec moi également et mes cinq chats m’apportent des souris et des rats. À la maison j’ai quatre congélateurs remplis d’animaux morts : des blaireaux, des renards, des écureuils, beaucoup de souris et de rats, des oiseaux de jardin et des oiseaux tropicaux.

Que présentez-vous dans votre exposition, “As I Live and Breathe”, au Musée de Horniman à Londres ?

Je montre quatre sculptures, chacune représente un animal résident de Londres : un renard, un écureuil gris, un corbeau et une perruche. Ils sont tous considérés comme des espèces nuisibles. Ils sont reliés par la bouche à des cônes fabriqués avec des fragments de plastique noir. Dans l’atrium, il y a une grande installation [de trois formes sphériques] réalisée de fragments de sacs de polythène multicolore déjà utilisés.

À votre avis, votre travail parle-t-il de politique ?

Les besoins environnementaux et les déchets me préoccupent. Un symptôme de notre avidité croissante pour les objets, c’est un problème fondamental de notre société. On veut prétendre être immortels. Cette tendance de nous entourer avec de plus en plus de possessions est liée à notre réticence de faire face à la réalité : nous sommes des animaux et nous allons mourir. Mais je ne cherche pas à communiquer un message politique. L’art pour moi, c’est plutôt une façon de me poser des questions et d’explorer les choses qui me font peur.

L’exposition “As I Live and Breathe” au Musée et Jardins de Horniman à Londres est ouverte jusqu’au 4 mai 2020.

Interview : Anna Sansom

Portrait : Luc Castel pour Fondation Guerlain

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