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28.07.2022 Paris #mode

Hanan Besovic

I Deserve Couture

« Je ne suis pas un client de la haute couture ni un influenceur classique, je suis un geek de mode qui aime exprimer ses opinions ».

Vous ne le connaissez peut-être pas, vous ne savez sans doute pas à quoi il ressemble dans la vraie vie. Mais si vous aimez la mode et que vous abordez la vie avec une bonne dose d’humour, vous suivez sûrement sa page Instagram, “I Deserve Couture”. Il y parle de mode avec passion et finesse mais sans concession. Hanan Besovic, l’homme derrière la page fashion du moment, est un geek de mode, un online junkie, et un vrai visionnaire. Il n’a pas peur de critiquer le système et d’en souligner les travers. Pour lui, sourire n’est pas un fashion faux pas, mais plutôt un mode de vie. Nous avons passé une journée avec Hanan dans le quartier de la Bourse à Paris, pendant la semaine de la Haute Couture. Au gré des découvertes de lieux mythiques du 2me arrondissement, Hanan nous a parlé de son histoire extraordinaire, de sa vision d’une industrie où la mode serait enfin accessible à tous, et nous a livré sa liste de lecture d’été.

Pourquoi avez-vous décidé de lancer votre page en pleine pandémie ?

Je viens de Croatie, et je me suis installé aux États-Unis en 2016, pour travailler dans l’hôtellerie. Lorsque la pandémie a commencé, j’ai été mis au chômage technique et je ne savais pas quoi faire. Je ne pouvais ni aller au travail ni quitter mon appartement. Je me suis demandé : quelle est la seule chose qui m’intéresse un peu ? La mode. J’ai commencé à en parler sur mon compte personnel, ce qui s’est révélé être une erreur, car les gens ne me suivaient pas pour ça, du moins, pas tous. J’ai donc ouvert « I Deserve Couture », et j’ai commencé à blaguer sur la mode et à râler contre les dysfonctionnements du secteur. Je passe la plupart de mon temps à faire des recherches, à lire et à regarder des shows. Quand vous avez un travail de 9h à 17h, regarder un show de 30 minutes est un luxe. Si vous avez des enfants, c’est la même chose, vous ne pouvez pas vous poser et regarder un défilé de mode. Lorsque vous avez le temps pour cela, que cela vous intéresse, c’est la seule façon d’en tirer quelque chose.  

Parlez-nous de votre histoire. Comment avez-vous commencé à vous intéresser à la mode ?

Grâce à Alexander McQueen : « Plato’s Atlantis” est le tout premier défilé que j’ai regardé du début à la fin. Et c’est surtout parce que la chanson « Bad Romance » de Lady Gaga était diffusée en exclusivité à la fin du show. Franchement je trouvais ça bizarre, je ne savais pas trop ce que je regardais mais c’était malgré tout un vrai coup de foudre. À partir de là, j’ai commencé à faire des recherches sur McQueen et je suis tombé sur « Horn of Plenty », qui reste à ce jour mon show préféré de tous les temps. Après, j’ai commencé à me renseigner sur d’autres créateurs comme Alber Elbaz, Olivier Rousteing ou Marc Jacobs – ce sont les premiers que j’ai découverts. 

Pourquoi avez-vous choisi un surnom ?

C’était la grande époque de Diet Prada, et l’un de mes comptes préférés du moment s’appelait « Fat Anna Wintour ». On trouvait partout sur Instagram des pseudos de ce genre, drôles et accrocheurs, et donc il fallait que je trouve quelque chose qui soit à la hauteur. J’avais quelques suggestions et je les ai lues à une amie d’enfance, et quand j’ai dit « I Deserve Couture », elle a dit : « Stop ! C’est ça ! Je ne veux entendre rien d’autre. C’est court, accrocheur, amusant. Ça va marcher ». Et c’est comme ça qu’on a trouvé !

Et maintenant, lorsque vous assistez à des défilés de haute couture, cela prend tout son sens. 

Exactement !   

Tout le monde dit que l’avenir appartient à TikTok et qu’il est trop tard pour devenir une star d’Instagram. Comment expliquez-vous votre succès instantané et celui de Beka (@stylenotcom, ndlr) ?

Ce qui nous unit, c’est que nous avons capté l’attention de l’industrie de la mode. Même si l’on pourrait croire que nous avons tous démarré de la même manière, nos pages sont complètement différentes. La sienne est extrêmement factuelle, moi, je donne mon avis. Alors que j’aime approfondir et parler des références, il présente l’actualité et la traite à sa façon. C’est un type très sympathique ! Au départ, nous faisions tous les deux de l’actualité mode, pour que les gens puissent la trouver sur une seule plateforme, sans avoir à passer par Vogue ou WWD. Par exemple, j’ai parodié un journaliste du journal télévisé qui présentait l’actualité avec des vêtements différents chaque mois. Beka l’a abordé d’une manière différente, en diffusant des informations sur les défilés, ce qui est très divertissant à lire. Et pour être honnête, il fait un excellent travail. Nous venons d’être catapultés au centre de la mode, et j’espère que nous en tirerons le meilleur parti.

Et vous avez tous les deux redonné sa grandeur à Instagram !

C’est vrai (sourires). En ce qui concerne la mode, TikTok est tout aussi important, mais il remplit une mission différente. Pour moi, cette transition vers TikTok est très difficile, car je suis tellement habituée à Instagram. Je suis un passionné de mode online, virtuel. Je ne fais pas partie de la clientèle de la haute couture et je ne suis pas un influenceur classique, ce que je vends, c’est ma personnalité. Je ne vends pas mes looks, je vends ma vision. Et je reste un geek d’Internet, je suis un passionné de mode qui aime lire les opinions, je veux entendre ce que les gens pensent des collections. Je ne veux pas me contenter de montrer les vêtements. Et c’est une formule qui fonctionne pour moi.

 

Dans un monde qui devient de plus en plus numérique, est-il encore important d’assister physiquement aux défilés de mode ?

Lorsque la pandémie a commencé et que tout est devenu numérique, j’ai été le premier à dire que cela ne durerait pas. Pourquoi ? Parce que la mode est superficielle. La mode a besoin d’avoir une preuve de sa propre existence – et cela passe par ces défilés en direct. Les gens de la mode ont besoin de se voir, de socialiser. C’est vraiment comme un événement, comme aller à un concert. On ressent une énergie que l’on ne retrouve pas dans le show retransmis à l’écran. Mais le digital ne me dérange pas, au contraire. J’ai grandi avec les shows digitaux, en regardant des trucs sur mon iPad, c’est comme ça que j’ai commencé à m’intéresser à la mode. À vrai dire, certaines marques devraient s’en tenir au format numérique. Mugler est la première qui me vient à l’esprit. Pour eux, le numérique fonctionne parce qu’il traduit cette énergie que l’on ne peut pas ressentir dans un défilé (ou alors il faut qu’il soit très détaillé). Louis Vuitton sous la direction de Virgil Abloh était également très convaincant en matière de numérique. Le défilé ne se limitait pas aux vêtements. Quand le Covid a commencé, Valentino a fait un défilé de couture – il y avait des robes de 6 mètres de long. C’était génial, voilà comment on peut sortir des sentiers battus et exploiter au mieux la situation dans laquelle on se trouve.  

Les shows en ligne de Celine étaient également formidables. J’ai adoré l’énergie.

Ce que je reproche le plus à Celine, c’est que je n’ai pas pu voir les vêtements. Les choix d’Hedi Slimane en matière de lieux de défilé digital – le château de Vaux-Le-Vicomte ou la promenade des Anglais à Nice – sont splendides. Mais le montage était pour moi trop chargé et trop rapide, j’ai eu besoin d’un Xanax après ça. Je sais que Hedi essaie de vendre un style de vie, ce qui inclut beaucoup de montage, de mouvement et d’énergie. Mais pour ma part, lorsque je regarde un défilé, je suis là pour voir les vêtements – c’est mon objectif principal. J’ai été extrêmement heureux que Celine revienne aux défilés en direct. Ma plus grande réserve est retombée. J’ai assisté au défilé, j’ai pu voir les vêtements et j’ai vraiment apprécié. 

Vous dites des choses assez ouvertement sur les collections que vous n’aimez pas, ce qui est rare aujourd’hui, puisque tout le monde fait l’éloge des marques, de peur de perdre sa place aux défilés. 

Je suis critique, et c’est ce que la mode craint le plus. Je ne comprends pas pourquoi. Je comprends que chaque entreprise craint la mauvaise publicité et la controverse. C’est une peur 100% légitime. Mais on ne devrait pas être puni pour avoir donné son avis sur des vêtements ou sur un créateur. Certaines marques m’ont contacté, car elles pensaient que je voulais “canceller quelqu’un”. C’est la méprise la plus importante à propos de ma page. Je suis là pour parler de mode et faire preuve de transparence à ce sujet. Typiquement, j’étais à une fête où il y avait des RP, ils me souriaient en disant « Ne nous faites pas canceller » – ils plaisantaient, mais toute blague cache une part de vérité. C’est ridicule ! 

Pensez-vous qu’il y a un avenir pour les journalistes qui ne disent pas tout ? 

Oui. J’ai tout le respect du monde pour tous les journalistes de mode. Mais ils ne sont pas en mesure de parler des choses dont nous, les gamins d’Internet, pouvons parler. C’est leur gagne-pain, en fin de compte. Ce serait comme mordre la main qui vous nourrit. Je n’attends pas de Cathy Horyn ou de Suzy Menkes qu’elles soient critiques. Je ne m’attends pas à ce que des gens soient prêts à se faire renvoyer juste pour pouvoir dire que la collection Dior était mauvaise. Si vous voulez pester contre une marque, allez sur Twitter. Ces jeunes n’ont rien à perdre et vous saurez tout de suite ce que les gens pensent de la marque. Quant à moi,  je ne peux pas perdre ma place au défilé Chanel, je ne l’ai jamais eue. Ce que j’ai, c’est la liberté de parler des marques.

 

Londres, New York, Milan, Paris. Quelle est la capitale de la mode la plus importante ?

Elles ont toutes un rôle à jouer. En ce moment c’est très à la mode de critiquer la London Fashion Week. C’est tendance (sourires). Mais est ce que c’est légitime ? Oui, parce que le British Fashion Council (BFC) devrait se concentrer davantage sur les talents. J’ai parlé à des créateurs londoniens, ils ne se sentent pas soutenus et c’est pourquoi ils choisissent de partir. C’est tellement triste ! Cela devrait être la principale préoccupation du BFC ou de tout conseil de la mode, et c’est faisable. Je pense que Londres possède ce talent brut. C’est le lieu de naissance de nombreuses idées, et elle nous a donné tant de bons créateurs. À New York, je recherche la diversité et l’inclusivité. Je vais à Milan, pour la fraîcheur et l’approche italienne de la mode. Paris a sa propre touche romantique, folle et un peu théâtrale. Chaque capitale apporte sa propre énergie, et toutes sont aussi importantes les unes que les autres.

Vous avez une étonnante collection de bagues. Quelle est son histoire ?

Quand j’étais plus jeune, ma mère ne me laissait pas porter de bagues, elle trouvait que ça « faisait gay ». Et puis, quand j’ai déménagé aux États-Unis, j’ai mis un océan entre nous – ne vous méprenez pas, j’aime ma mère – mais c’est devenu comme un geste de protestation. Je me sentais comme la personne que je voulais être. J’aime l’allure et le son des bagues. Donc quand j’ai déménagé ici, j’ai pensé : « Combien de doigts ai-je ? Ok, mettons une bague à chacun d’entre eux ! ». J’aime les grosses bagues épaisses, j’aime les empiler. Elles n’ont pas besoin d’être chères, je m’en fiche. Vous savez, qui d’autre a une incroyable collection de bagues ? Mon icône mode préférée de tous les temps, Daphne Guinness ! Elle a des bagues folles et extravagantes.

 

Quand je parle à mes amis de la mode qui vous connaissent, le premier mot qui leur vient à l’esprit est « gentil ». Pourquoi est-il important pour vous d’être gentil dans ce métier ? Et que pensez-vous de vos collègues qui ont une autre réputation ?

Les gens qui ne sont pas gentils sont les plus bruyants. Et la mode a une si mauvaise réputation que la gentillesse semble être un facteur manquant. Nous aimons tous la mode, mais le snobisme, la méchanceté et l’élitisme me dérangent. En 2022, il ne devrait pas y avoir de place pour ça. J’aime savoir que les gens me trouvent gentil, parce qu’en fin de compte, c’est moi, et je veux aller au paradis. J’ai rencontré beaucoup de gens sympathiques, mais aussi des gens moins recommandables, que ce soit des grands noms ou des mannequins. Quand vous êtes au top, tout le monde veut être votre ami. Quand les choses ne vont plus très fort, les gens disent : « Je ne l’ai jamais aimé ». Mais c’est la mode. Parce que cette industrie est construite sur l’égo et le népotisme. Nous vénérons une industrie de flagorneurs. J’ai dit à un designer, récemment nommé dans une maison : « Écoute, tout le monde n’aimera pas tes vêtements et c’est très bien comme ça. Tant que ton boss aime ce que tu fais, tu fais du bon travail. Tu n’as personne d’autre à impressionner ». La mode aime se donner une image irréprochable, mais il y a des problèmes, et personne n’en parle. C’est ce qui m’irrite, et c’est ce dont je veux parler.

Lorsque Notre-Dame a été incendiée, il a suffi d’une journée aux groupes de luxe pour trouver l’argent nécessaire à sa restauration. Lorsque la guerre en Ukraine a éclaté, les marques de mode ont pris position. À présent, après le renversement de l’arrêt Roe v. Wade aux États-Unis, les entreprises de mode sont les premières à réagir à nouveau. Que pensez-vous du fait que les marques deviennent si politiques, je dirais même que c’est le nouvel ONU ?

Cela me plaît. Personnellement, je veux savoir qui je soutiens. La mode, c’est les vêtements, mais c’est aussi tout le reste, chaque décision compte. La tâche des entreprises n’est pas simple, car il est beaucoup plus difficile de manœuvrer une marque de mode en 2022, compte tenu des médias sociaux et de l’environnement dans lequel nous vivons. J’aime le fait que ces marques deviennent politiques. Je pense qu’elles devraient prendre position sur toutes les questions que vous avez mentionnées. Allez-y ! Il n’y a rien de mal à soutenir l’Ukraine, à soutenir la paix et les femmes. Il suffit de le rendre public, comme le font les autres entreprises. 

J’ai l’impression que les grandes entreprises internationales ne disent pas toujours ouvertement ce qu’elles font pour la cause caritative. C’est moins visible, alors que les gens de la mode veulent toujours le rendre super visible et le mettre sur Instagram.

Bien sûr. C’est comme donner une médaille à un général. Ils veulent que les gens le sachent. Encore une fois, c’est une affaire d’ego. Ils pensent à la solidarité comme à un outil de marketing, ils veulent être sûrs que tout le monde soit au courant. C’est comme une compétition et c’est stupide. Cela montre juste à quel point l’industrie de la mode est superficielle. Ils sont en compétition les uns avec les autres pour donner plus d’argent pour la restauration de Notre-Dame. Si vous voulez soutenir une cause, faites le don, c’est tout. Ne vous donnez pas pour mission de surenchérir les autres.

Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui démarre sur Instagram et qui veut faire partie du système de la mode ? 

Fonce ! Just Do It ! Je cite Nike maintenant (sourires). C’est beaucoup de travail, de temps, de stress, mais ça paye. Même si je critique la mode, j’aime la mode. Et la mode a besoin de nouveaux visages, de nouvelles opinions, de nouveaux points de vue. Pour être honnête, ce n’est pas un travail facile. Et ça ne s’arrange pas en gagnant des followers. Il m’arrive de critiquer des gens sur Instagram, parce qu’ils ont fait quelque chose de mal. Et quand je les rencontre en personne, c’est un peu gênant, mais je ne regrette rien de ce que j’ai dit parce que cela vient du cœur de quelqu’un qui aime et soutient la mode. On répète sans cesse que les portes de la mode sont fermées. Il est temps de les ouvrir ! Si vous n’avez pas encore de siège à la table, créez votre propre place. Notre table de la mode doit être élargie. À ces gardiens du temple : mais que protégez vous au juste? 

Hanan, avez-vous des recommandations de lecture pour les vacances d’été ? 

« Gods and Kings » de Dana Thomas, c’est un incontournable, qui raconte l’ascension et la chute de McQueen et Galliano. « Fashion Conspiracy » de Nicholas Coleridge est un livre brillant, il décompose beaucoup de choses sur la mode. C’est l’un des meilleurs livres que j’ai lus; avec « L’empire de la mode » de Gilles Lipovetsky, que j’ai maudit à tout bout de champ d’ailleurs : il y avait des mots que je ne comprenais pas, car je ne suis pas américain, et je devais les traduire. Ce que je lis en ce moment, c’est « Beautiful People » d’Alicia Drake. Karl Lagerfeld en a censuré une partie dans la version française, mais je suis curieux d’en apprendre plus ! Ce livre donne beaucoup de détails et d’informations, c’est un peu comme regarder les « Desperate Housewives » de la mode. Et je veux savoir ce que Karl a fait chez Patou, Chloé et Fendi, ce qu’il faisait avant de devenir l’image de Chanel. J’ai donc fait une pause dans ce livre pour lire « Chic Savages » de John Fairchild. Je n’ai pas encore lu « Kaiser Karl » de Raphaëlle Bacqué et j’ai hâte de lire « Anna » d’Amy Odell (un roman sur la mythique Anna Wintour, ndlr). Côté lecture, il suffit de me donner une pile de livres de mode, et tout ira bien.

 

Interview : Lidia Ageeva

Photos : Marilù Parisi

 

 

La rédaction et Hanan Besovic remercient la galerie Athanase et vous invitent à la visiter au 6 rue Vivienne.

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